Aller au contenu
ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 26 septembre 1985 : l’appel de Coluche qui fit de la faim une cause nationale et interpelle toujours l’État

Une « petite idée » lancée à la radio devient, en quelques mois, un immense réseau de solidarité. Quarante et un ans plus tard, sa permanence révèle autant la force de l’engagement associatif que l’incapacité collective à faire reculer la précarité.

appel de Coluche
Résumer avec une IA — Obtenez un résumé personnalisé en un clic

Un prompt optimisé est pré-rempli pour chaque moteur. Les résultats générés par l'IA peuvent différer du contenu original.

Le 26 septembre 1985, au micro d’Europe 1, Coluche lance une idée presque désarmante de simplicité : créer une cantine gratuite pour celles et ceux qui ont faim. L’appel ne dure que quelques minutes. Il va pourtant donner naissance aux Restos du Cœur et installer durablement la lutte contre la précarité alimentaire dans le débat public français.

Quarante et un ans plus tard, l’association distribue toujours des repas par centaines de millions. Cette longévité raconte une réussite citoyenne exceptionnelle. Elle pose aussi une question politique dérangeante : quand l’urgence devient permanente, où s’arrête la solidarité associative et où commence la responsabilité de l’État ?

La France découvre ses « nouveaux pauvres »

Au milieu des années 1980, la France a déjà basculé dans le chômage de masse. Les deux chocs pétroliers ont refermé la longue période de croissance et de plein-emploi de l’après-guerre. La désindustrialisation fragilise des bassins entiers. Les jeunes, les travailleurs peu qualifiés et les chômeurs de longue durée sont particulièrement exposés.

Dans le débat public apparaît alors l’expression de « nouveaux pauvres ». Elle désigne des personnes que les protections habituelles ne suffisent plus à préserver : familles privées d’emploi, salariés aux revenus faibles, jeunes sans ressources stables ou ménages confrontés à la hausse de leurs dépenses contraintes. La pauvreté n’est évidemment pas nouvelle. Sa visibilité, en revanche, change.

Coluche occupe une place singulière dans cette France inquiète. Humoriste populaire, provocateur et ancien candidat à l’élection présidentielle de 1981, il sait manier la radio comme une tribune. Sa notoriété lui donne accès à une audience immense, mais son initiative ne repose pas seulement sur une personnalité médiatique. Elle rencontre une situation sociale prête à exploser dans l’espace public.

L’idée des Restos naît également d’un paradoxe politique et économique : l’Europe agricole produit alors des excédents, tandis que des personnes ne mangent pas à leur faim. Coluche entend rapprocher ces deux réalités. Il appelle les entreprises, les grandes cantines, les producteurs, les distributeurs, les bénévoles et les donateurs à fournir des aliments, des locaux, du matériel ou du temps.

Ce projet n’est pas encore un programme complet de lutte contre la pauvreté. C’est une réponse immédiate à un besoin vital. Mais il contient déjà une intuition politique forte : face à une urgence sociale, une parole médiatique peut mettre en mouvement des acteurs que les institutions publiques, économiques et associatives peinent à coordonner.

Quelques minutes de radio, puis un pays qui se mobilise

Ce 26 septembre 1985, Coluche présente sur Europe 1 son projet de « resto » capable de distribuer gratuitement plusieurs milliers de repas par jour. Il ne sollicite pas d’abord les futurs bénéficiaires. Il s’adresse à celles et ceux qui peuvent rendre l’opération possible. L’archive de cet appel fondateur de Coluche restitue une parole directe, improvisée en apparence, mais construite autour d’un objectif concret.

La réponse dépasse rapidement le cercle des auditeurs. Les dons affluent. Des entreprises fournissent des denrées et des équipements. Des artistes relaient l’initiative. Des milliers de personnes proposent leur aide. Les statuts de l’association sont déposés quelques jours plus tard et une première campagne est organisée pour l’hiver 1985-1986.

Le 21 décembre 1985, un chapiteau installé à Gennevilliers devient l’image emblématique du lancement. Coluche y apparaît au milieu des caisses et des bénévoles, loin des plateaux de spectacle. Cette scène donne un visage à la mobilisation, même si le réseau se déploie déjà dans de nombreuses villes.

Les résultats de cette première campagne donnent la mesure de l’élan : environ 5 000 bénévoles distribuent 8,5 millions de repas dans quelque 600 points de distribution. Ces chiffres, retracés dans l’histoire officielle des Restos du Cœur, montrent que l’appel radiophonique n’a pas seulement suscité une émotion. Il a produit une organisation nationale.

Coluche ne veut cependant pas limiter son action aux dons privés. Il réclame l’ouverture des stocks alimentaires européens aux associations. Après sa mort, le 19 juin 1986, cette mobilisation contribue à l’institution, en 1987, du programme européen d’aide aux plus démunis. En France, le dispositif fiscal surnommé « loi Coluche » est ensuite adopté en 1988 afin d’encourager les dons aux organismes venant en aide aux personnes en difficulté.

Le destin des Restos tient donc à une articulation souvent oubliée : l’initiative vient de la société civile, mais sa pérennisation passe aussi par la décision publique. La radio déclenche le mouvement. Les bénévoles lui donnent corps. La fiscalité, les financements publics et les dispositifs européens contribuent à lui fournir des ressources durables.

Une solidarité indispensable, mais jusqu’où ?

En 2026, les Restos du Cœur ne sont plus une opération hivernale improvisée. Ils forment une institution nationale. Selon leurs chiffres pour la campagne 2024-2025, 78 000 bénévoles réguliers et 30 000 occasionnels ont accueilli 1,3 million de personnes dans 2 318 lieux. Ils ont distribué 161 millions de repas et aidé environ 110 000 enfants de moins de trois ans.

Comparer ces 161 millions de repas aux 8,5 millions de la première campagne ne signifie pas que les méthodes de comptage et les missions soient restées identiques. Mais l’ordre de grandeur est éloquent. Une initiative pensée pour répondre à une urgence ponctuelle est devenue une infrastructure essentielle de la solidarité française.

Cette permanence reflète d’abord l’ampleur de la pauvreté. D’après les données de l’Insee publiées en juillet 2025, 9,8 millions de personnes vivaient en 2023 sous le seuil de pauvreté monétaire en France métropolitaine. Le taux atteignait 15,4 %, son niveau le plus élevé depuis le début de la série statistique en 1996. Les familles monoparentales et les enfants ont été particulièrement touchés.

Les associations ne se contentent plus de remettre des denrées. Les Restos interviennent aussi dans l’accès aux droits, au logement, à la santé, à l’emploi ou à la maîtrise du budget. Le repas reste la porte d’entrée. Derrière lui apparaissent souvent un isolement, un non-recours aux prestations, une situation professionnelle instable ou un logement inadapté.

Cette extension des missions nourrit un débat récurrent. Les associations sont capables d’agir vite, de mobiliser des bénévoles et d’établir une relation de confiance avec des publics parfois éloignés des administrations. Mais leur demander d’absorber durablement l’augmentation de la pauvreté revient à leur transférer une part croissante de la protection sociale.

La Cour des comptes relevait en 2025 que la générosité publique avait financé 67 % des dépenses des Restos consacrées à l’accueil et à l’accompagnement alimentaire entre 2019 et 2024. Les dons constituent donc une force considérable, mais également une dépendance : lorsque les besoins augmentent plus vite que les ressources, l’association doit ajuster son aide ou lancer de nouveaux appels.

L’État et l’Union européenne ne sont pas absents. Le programme européen de soutien à l’aide alimentaire dispose de 647 millions d’euros sur six ans pour fournir des denrées aux réseaux associatifs français. Le programme « Mieux manger pour tous », prolongé en 2026, finance également des projets favorisant une alimentation plus saine et plus durable.

La puissance publique encourage aussi directement la générosité. Depuis le 14 octobre 2025, les dons aux organismes fournissant gratuitement des repas, des soins ou un logement aux personnes en difficulté ouvrent droit à une réduction d’impôt de 75 % dans la limite de 2 000 euros par an. Cette évolution du dispositif fiscal dit « Coluche » montre que l’État choisit de soutenir la solidarité privée par l’impôt.

Reste la question des médias. En 1985, quelques grandes radios et chaînes de télévision concentraient l’attention nationale. Un appel de Coluche pouvait devenir un rendez-vous partagé par des millions de personnes. En 2026, les réseaux sociaux permettent à une cause d’émerger en quelques heures, mais l’espace médiatique est plus fragmenté. La mobilisation peut être fulgurante, tout comme son oubli.

L’héritage du 26 septembre 1985 ne tient donc pas seulement à une formule ou à une personnalité. Il rappelle qu’une parole devient politique lorsqu’elle transforme l’indignation en organisation, puis oblige les institutions à répondre. Les Restos du Cœur démontrent la puissance de la société civile. Leur nécessité persistante rappelle, avec la même force, qu’un repas distribué traite l’urgence sans supprimer les causes de la pauvreté.

Résumer avec une IA — Obtenez un résumé personnalisé en un clic

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.