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ÉCONOMIE Guerre économique à bas bruit

Sécurité économique : comment les entreprises françaises peuvent-elles résister aux pressions étrangères ?

Espionnage, rachats sensibles et captation de technologies exposent les entreprises françaises. Face à la hausse des alertes, l’État renforce ses contrôles tout en cherchant à préserver l’attractivité économique du pays.

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En bref

En 2025, le SISSE a traité plus de 750 alertes visant des entreprises françaises, trois fois plus qu’en 2020. Les menaces vont de l’espionnage aux rachats sensibles, en passant par les cyberattaques et les pressions actionnariales. L’État renforce ses contrôles sans vouloir décourager les investissements étrangers.

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Une entreprise française peut-elle perdre une technologie stratégique sans subir la moindre attaque militaire ? Oui. Un rachat mal maîtrisé, un partenariat déséquilibré ou une fuite de données peuvent suffire à fragiliser une filière entière.

La sécurité économique devient un enjeu de souveraineté

En France, la protection du territoire ne se joue donc pas seulement dans les casernes ou les opérations extérieures. Elle concerne aussi les usines, les laboratoires, les centres de recherche et les entreprises qui détiennent des technologies sensibles.

Le gouvernement parle de « sécurité économique ». Cette politique vise à protéger les intérêts industriels, scientifiques et technologiques du pays contre des menaces étrangères. Elle couvre notamment les secteurs liés à la défense, à l’énergie, aux données, à la cybersécurité, à l’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs et aux biotechnologies.

Depuis 2019, le Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques, le SISSE, joue le rôle de guichet central. Il recueille les signalements, analyse les risques et coordonne la réponse de l’État avec les entreprises, les laboratoires et les établissements d’enseignement supérieur.

Le cadre juridique s’est également élargi. Dans certains secteurs, un investissement étranger doit obtenir une autorisation préalable. La procédure vise les activités susceptibles de toucher à la défense nationale, à l’ordre public ou à des infrastructures essentielles. La liste inclut désormais plusieurs technologies critiques, comme l’intelligence artificielle, les technologies quantiques, le stockage de l’énergie et les biotechnologies. La liste officielle des secteurs soumis à autorisation précise le périmètre du dispositif.

750 alertes traitées en 2025

Le nombre de signalements illustre cette montée en vigilance. En 2025, le SISSE a traité plus de 750 alertes de sécurité économique. C’est environ trois fois plus qu’en 2020, lorsque le volume était inférieur à 400 alertes.

Ces dossiers ne concernent pas uniquement les grands groupes. Les petites et moyennes entreprises sont également exposées. Selon les données communiquées par les services de l’État, 80 % des PME seraient concernées par ces risques. Toutes les régions françaises sont touchées.

Les menaces sont très diverses. Elles peuvent prendre la forme d’une tentative de rachat non désirée, d’une captation d’informations sensibles ou d’une cyberattaque. Elles peuvent aussi passer par des pressions exercées sur des salariés, une influence sur les normes ou une prise de participation destinée à peser sur la stratégie d’une société.

Dans certains cas, l’objectif est de récupérer une technologie. Dans d’autres, il s’agit d’obtenir des données commerciales, de désorganiser une chaîne d’approvisionnement ou d’affaiblir un concurrent. Le risque ne se limite donc pas au vol d’un brevet. Il peut toucher la gouvernance, la réputation et la capacité de production.

Des méthodes difficiles à repérer

La menace la plus visible reste l’espionnage industriel. Pourtant, les opérations les plus sensibles sont souvent plus discrètes. Un partenariat de recherche peut donner accès à des informations stratégiques. Une prise de participation minoritaire peut permettre d’influencer les décisions. Un contrat commercial peut aussi créer une dépendance durable envers un fournisseur ou un financeur étranger.

Les attaques informationnelles ajoutent une autre difficulté. Une campagne de désinformation peut dégrader l’image d’une entreprise, inquiéter ses clients ou fragiliser ses dirigeants. Dans ce domaine, le préjudice apparaît parfois avant même que l’origine de l’opération soit clairement établie. Un guide publié par Viginum sur les menaces informationnelles visant les acteurs économiques insiste notamment sur la détection rapide et la réaction coordonnée.

Les entreprises les plus petites sont particulièrement vulnérables. Elles disposent souvent de moins de moyens pour sécuriser leurs systèmes informatiques, contrôler leurs partenaires ou protéger leurs données. Elles peuvent aussi dépendre d’un seul client, d’un seul investisseur ou d’une technologie extérieure.

À l’inverse, les grands groupes disposent généralement de directions juridiques, de services de cybersécurité et de relais institutionnels. Ils sont toutefois davantage visibles et peuvent représenter des cibles plus importantes pour une puissance étrangère.

Protéger sans fermer la porte aux investisseurs

Le gouvernement doit donc avancer sur une ligne étroite. Il veut empêcher les prises de contrôle ou les transferts de technologies qui menacent les intérêts français. Mais il doit aussi continuer à attirer des capitaux étrangers.

Ces investissements financent des usines, des emplois et des projets de recherche. Ils peuvent accélérer le développement de secteurs comme l’intelligence artificielle, l’énergie ou l’industrie pharmaceutique. Une politique trop restrictive pourrait réduire les financements disponibles pour les entreprises françaises.

Le contrôle des investissements étrangers repose ainsi sur une exception à la liberté des échanges. Lorsqu’une opération entre dans le champ du dispositif, l’administration dispose d’un premier délai de trente jours ouvrés. Un examen complémentaire peut ensuite prolonger la procédure de quarante-cinq jours ouvrés. L’investissement peut être autorisé, assorti de conditions ou refusé.

Les contrôles ne s’arrêtent pas toujours à la décision initiale. En 2025, plus de 110 vérifications sur pièces et sur place ont été coordonnées pour s’assurer que les investisseurs respectaient les engagements pris auprès de l’État.

Cette surveillance répond à une critique formulée depuis plusieurs années au Parlement : la France doit mieux suivre les opérations après leur autorisation. Des parlementaires estiment aussi que le contrôle doit s’accompagner d’une politique industrielle plus offensive. Protéger une entreprise ne suffit pas si elle ne dispose pas de financements, de débouchés et de compétences pour rester compétitive.

Un équilibre encore fragile

Les partisans du renforcement du dispositif mettent en avant la multiplication des pressions économiques et la compétition autour des technologies critiques. Pour eux, une entreprise stratégique ne doit pas être considérée comme une société ordinaire lorsque sa disparition ou son transfert menace une filière entière.

Les acteurs favorables à l’ouverture internationale soulignent, de leur côté, que les investissements étrangers restent indispensables à la croissance et à la réindustrialisation. Ils redoutent qu’une accumulation de contrôles rende la France moins attractive ou ralentisse des projets utiles à l’emploi local.

Le débat oppose donc moins la sécurité à l’ouverture qu’il ne porte sur leur articulation. L’enjeu consiste à repérer les opérations dangereuses sans bloquer les investissements qui renforcent réellement les capacités françaises.

La question concerne aussi l’Europe. Une entreprise peut être implantée en France, dépendre d’un fournisseur situé dans un autre pays européen et vendre à des clients répartis sur plusieurs marchés. La réponse ne peut donc pas reposer uniquement sur les contrôles nationaux. La coordination entre États membres devient essentielle pour éviter les contournements et protéger les chaînes de valeur européennes.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

Le prochain enjeu sera la mise en œuvre concrète de la doctrine française de sécurité économique, publiée le 24 septembre 2026. Elle doit préciser la coordination entre les administrations, les entreprises, les laboratoires et les établissements d’enseignement supérieur.

Il faudra aussi suivre le bilan annuel du contrôle des investissements étrangers en France. Il permettra de mesurer les opérations examinées, les conditions imposées aux investisseurs et les secteurs les plus exposés.

Enfin, la capacité des PME à accéder à des outils de diagnostic et d’accompagnement sera déterminante. La sécurité économique ne pourra pas reposer uniquement sur les grandes entreprises et les services de l’État. Elle dépendra aussi de la capacité des acteurs locaux à repérer rapidement une pression, une fuite d’information ou une dépendance devenue stratégique.

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