À Saint-Denis, la plainte sur un possible cumul emploi public à la RATP relance la question de l’usage des fonds publics
Une association anticorruption a saisi le parquet national financier après des soupçons visant Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis et ancien cadre à la RATP. L’affaire interroge un possible cumul emploi public et l’usage de fonds publics.

Quand un mandat local, un emploi public et de l’argent public se croisent
Quand un élu cumule plusieurs fonctions, la question n’est pas seulement politique. Elle est très concrète : qui a réellement travaillé, à quel rythme, et pour quel argent ? C’est exactement le cœur des soupçons soulevés autour de Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis et ancien cadre de la RATP.
Une association anticorruption a annoncé avoir déposé une plainte contre X auprès du parquet national financier, spécialisé dans la délinquance économique et financière. Elle vise plusieurs infractions possibles : détournement de fonds publics, emploi fictif, prise illégale d’intérêts, favoritisme et manquement à la probité. À ce stade, il s’agit d’allégations. La justice dira si elles tiennent ou non.
Ce que raconte l’affaire
Le point de départ est une enquête de presse qui met en cause un cumul de fonctions entre un mandat local et un poste à la RATP. Le récit public repose sur plusieurs éléments : un recrutement ancien sans concours, des horaires présentés comme souples, des indemnités d’élu revalorisées après la perte d’un mandat départemental, et un niveau de rémunération qui aurait dépassé 6 000 euros mensuels avec les primes et le treizième mois. Le maire, contacté, n’a pas souhaité réagir.
La RATP, elle, dit se tenir à la disposition de la justice pour fournir les éléments nécessaires. C’est un point important : l’entreprise n’est pas seulement un opérateur de transport, c’est aussi un établissement public industriel et commercial, au cœur d’un service public stratégique en Île-de-France. Les dépenses et les recrutements dans ce type de structure sont donc particulièrement sensibles sur le plan de la probité.
Sur le plan juridique, le débat est simple en apparence, mais plus technique en pratique. Un agent public ne peut pas exercer librement n’importe quelle activité lucrative. Pour certains cumuls, le droit prévoit des exceptions ou des autorisations. Mais le principe reste l’encadrement strict, notamment quand il s’agit d’un emploi public à temps plein. Le cumul de deux emplois publics à temps plein est prohibé, sauf autorisation expresse et motivée.
Pourquoi cette affaire peut peser lourd
Si les faits étaient confirmés, l’enjeu ne serait pas seulement comptable. Il serait politique et institutionnel. Un salaire versé pour un emploi en réalité non exercé à plein temps peut être analysé comme une utilisation indue de fonds publics. Dans le vocabulaire pénal, le détournement de fonds publics vise précisément l’atteinte portée à des fonds confiés à une personne chargée d’une mission publique.
Pour les citoyens, la différence est immédiate : chaque euro versé sans contrepartie apparente est un euro qui ne va ni aux transports, ni aux services, ni aux investissements. Pour les agents publics et les élus, le sujet touche aussi à la confiance. Si un système de cumul irrégulier a existé, il interroge la capacité des contrôles internes à repérer les situations anormales.
Le calendrier politique ajoute une autre couche. Bally Bagayoko est aujourd’hui maire de Saint-Denis, une ville dont la direction municipale a changé récemment. La mairie présente d’ailleurs son parcours comme celui d’un élu issu des quartiers populaires, ancien cadre à la RATP depuis 2000 et engagé de longue date dans la vie locale. Ce contexte compte : une accusation de probité ne touche pas seulement une personne, elle rejaillit sur l’équipe, sur l’institution et sur la majorité qui gouverne.
Qui a intérêt à quoi
Les premiers bénéficiaires d’une plainte de ce type sont les promoteurs de la transparence. Pour eux, l’objectif est d’obliger la justice à vérifier les faits, sans exception pour les élus. L’association à l’origine de la plainte assume ce rôle de signalement et s’appuie sur une logique de lanceur d’alerte. Cette posture bénéficie à ceux qui demandent des comptes publics plus stricts.
Du côté de l’élu mis en cause, l’enjeu est évidemment inverse : il s’agit de défendre sa réputation et de contester toute idée de fraude ou d’emploi fictif. Tant qu’aucune décision de justice n’est rendue, il reste présumé innocent. Cette présomption protège autant les responsables publics que les citoyens ordinaires.
La RATP a, elle aussi, intérêt à montrer qu’elle coopère. Dans une entreprise publique de cette taille, où se mêlent missions de service public, marchés, recrutements et contrôle de l’usage des deniers publics, la moindre affaire de ce type nourrit des soupçons plus larges sur la gouvernance. À l’inverse, une coopération complète avec les magistrats peut limiter le soupçon de protection ou d’opacité.
Il faut aussi regarder le rapport de force concret. Les grands établissements disposent souvent de services juridiques, d’archives et de procédures internes plus solides que les petites structures. Cela ne garantit rien, mais cela change la façon dont une affaire se traite. Un contrôle interne peut laisser passer une irrégularité pendant des années si les circuits de validation sont faibles ou trop hiérarchisés.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dépend d’abord du parquet. Il peut classer, ouvrir une enquête préliminaire ou saisir des services d’investigation. Ensuite, tout se jouera sur les traces matérielles : contrats, fiches de poste, feuilles de temps, autorisations de cumul, indemnités versées et éventuelles correspondances internes. C’est là que se dira si l’affaire relève d’une polémique politique ou d’une infraction caractérisée.
En parallèle, le débat public ne va pas s’éteindre vite. Il touche à un sujet sensible en France : la frontière entre engagement politique, carrière publique et rémunération. Quand ces trois dimensions se superposent, la transparence devient la seule protection crédible. Sans elle, le soupçon s’installe. Avec elle, la justice peut trancher sur des faits, pas sur des impressions.



