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INTERNATIONAL

Mali : quand Paris voyait Moscou derrière l’indépendance

Dans un mémoire de master 2 très remarqué, à la Sorbonne, Jeanne Lagny éclaire avec une précision rare la manière dont la France a regardé le Mali indépendant à travers le prisme soviétique. De l’accession du pays à l’indépendance, le 22 septembre 1960, au renversement de Modibo Keïta par un coup d’État militai re, le 19 novembre 1968, son travail montre comment la crainte française de Moscou a parfois empêché Paris de voir ce que Bamako cherchait d’abord à défendre : sa souveraineté.

Le président français, Charles de Gaulle et Modibo Keïta, président malien, dans les années 1960 (DR)

Pour comprendre l’histoire, il faut revenir à une séquence courte, mais décisive. Entre 1960 et 1968, le Mali de Modibo Keïta tente de bâtir un État pleinement indépendant, socialiste et non aligné. Autrement dit, il ne veut se placer ni sous la dépendance des États-Unis ni sous celle de l’Union soviétique. Ce projet se déploie dans un environnement particulièrement contraint : l’Afrique francophone sort à peine de la colonisation et le monde est alors structuré par la guerre froide, l’affrontement global entre les deux grands blocs.


C’est le cœur du mémoire de Jeanne Lagny. À partir d’archives françaises, de notes diplomatiques et de documents du renseignement, elle montre que les relations entre Bamako et Moscou sont réelles : coopérations techniques, contacts diplomatiques, affinités socialistes. Mais ces éléments ne permettent pas, à eux seuls, de réduire le Mali à un relais de l’Union soviétique.


« Il ne s’agit pas de dire que le Mali devient mécaniquement un satellite de Moscou, écrit-elle. L’enjeu est différent : comprendre comment les autorités françaises construisent le Mali comme un territoire où la présence soviétique pourrait s’installer, se renforcer, puis menacer la place de la France ».

De la décolonisation à l’indépendance : comment naît le soupçon

Le soupçon ne naît pas le 22 septembre 1960. Il s’enracine dans la trajectoire du Soudan français, nom de l’actuel Mali à l’époque coloniale, et de ses futurs dirigeants. Les autorités françaises observent les réseaux de formation marxiste, l’engagement syndical de Modibo Keïta, les liens de l’US-RDA avec une partie de la gauche française, puis l’affirmation d’un projet politique hostile à la prolongation de la tutelle coloniale.


L’US-RDA, ou Union soudanaise–Rassemblement démocratique africain, est alors le grand parti politique de Modibo Keïta. Il constitue la branche malienne du Rassemblement démocratique africain, mouvement panafricain créé à la fin des années 1940 pour porter les revendications d’émancipation dans les territoires français d’Afrique.


À Paris, ces éléments prennent une importance nouvelle dans le climat de la guerre froide. La Guinée voisine de Sékou Touré, seule colonie française d’Afrique subsaharienne à avoir rejeté la Communauté française lors du référendum du 28 septembre 1958, devient un précédent majeur. L’isolement infligé à Conakry par la France contribue à son rapprochement avec l’URSS. Mais, dans le récit français, ce rapprochement est volontiers lu comme la confirmation d’une orientation communiste inscrite dès l’origine dans le régime guinéen.


Le Mali indépendant, dirigé par Modibo Keïta, socialiste et lié à la Guinée par l’histoire du RDA autant que par la géographie, apparaît dès lors comme le prochain pays susceptible de « basculer ».


« La France a du mal à distinguer, dans ce contexte, un socialisme africain autonome d’une possible allégeance à Moscou », souligne Jeanne Lagny. Cette confusion est l’une des clés de son travail.

Un Mali socialiste, mais pas réductible à Moscou

Le régime de Modibo Keïta ne cache pas son ambition : construire une voie malienne vers le socialisme, développer l’économie nationale, réduire les dépendances héritées de la colonisation et diversifier ses partenariats. Après la sortie de la zone franc en 1962 et la création du franc malien, Bamako se tourne notamment vers les pays de l’Est. L’URSS apporte une coopération réelle, comme d’autres partenaires internationaux.


Mais Jeanne Lagny invite à ne pas transformer cette ouverture en démonstration automatique d’alignement. Dans les années 1960, le non-alignement n’est pas une neutralité de façade. C’est une politique active : préserver une capacité de choix face aux deux blocs et négocier avec chacun sans se laisser absorber par aucun.


La question monétaire est révélatrice. Le 24 janvier 1964, Modibo Keïta écrit à Georges Pompidou, alors Premier ministre, pour demander la reprise des négociations avec la France. Les accords de décembre 1967, puis la convertibilité du franc malien en mars 1968, replacent le pays dans un cadre monétaire lié à la France. À Paris, cette évolution est largement lue comme un recul de l’option soviétique et comme une victoire française.


Or les archives racontent une histoire plus complexe. « Un choix politique malien devient, sous la plume française, un aveu de détresse », observe Jeanne Lagny. Bamako ne négocierait plus en fonction de ses intérêts propres : il serait supposé reconnaître son échec et revenir, faute d’alternative, dans le giron français.
Le biais est clair. Quand le Mali se rapproche de Moscou, il serait soumis à l’influence soviétique. Quand il renégocie avec Paris, il serait ramené à la raison. Dans les deux cas, sa capacité de décision autonome est minorée.


Cette grille de lecture ne se comprend qu’en replaçant la période dans son architecture institutionnelle. Sous le général de Gaulle, Jacques Foccart, secrétaire général à la présidence de la République pour les affaires africaines et malgaches, occupe une place centrale dans le suivi des relations entre Paris et les nouveaux États indépendants. Son rôle ne résume pas à lui seul la politique africaine de la France, mais il incarne une organisation très centralisée, où l’Élysée, les diplomates, les services et les réseaux politiques se croisent étroitement. C’est dans cet univers que se forme le regard français sur Bamako.

19 novembre 1968 : le coup d’État réécrit

Le renversement de Modibo Keïta, le 19 novembre 1968, constitue l’épisode le plus éclairant de cette lecture française. Les sources étudiées par Jeanne Lagny montrent qu’au début de cette année-là, l’appareil français ne prévoit pas la chute du régime. Une note du SDECE estime même, en janvier 1968, que la position du président est considérablement renforcée.


Le SDECE — Service de documentation extérieure et de contre-espionnage — est alors le service français chargé du renseignement extérieur, prédécesseur de l’actuelle DGSE. Son dernier rapport cité par le mémoire, rédigé par l’ambassadeur Pierre Pelen et achevé le 1er novembre, soit dix-huit jours avant le coup d’État, décrit des dirigeants maliens qui envisagent l’avenir avec une « sérénité quasi aveugle ».

Après le putsch, le récit change. Le même rapport est adressé à Paris le 17 décembre 1968 et présenté comme l’explication d’une chute qui n’avait pourtant pas été anticipée. Le coup d’État est alors relu comme la conséquence d’une dérive interne et d’une orientation trop favorable à l’Est. « La France ne décrit donc pas seulement une chute de régime, écrit Jeanne Lagny. Elle la réécrit. Et elle la réécrit dans la langue de la menace soviétique. »


Le décalage est d’autant plus significatif que l’aide soviétique au Mali s’était déjà largement affaiblie avant 1968. Dans une note de 1969, le SDECE évoque même de supposés accords secrets qui auraient permis à l’URSS de soutenir ou de rétablir Modibo Keïta. Mais le document constate simultanément que Moscou est demeurée neutre lors du coup d’État.


La méthode de Jeanne Lagny est ici parfaitement rigoureuse : « On ne peut pas écrire que l’URSS avait passé des accords secrets avec le Mali comme s’il s’agissait d’un fait établi. On doit écrire que le SDECE affirme l’existence de ces accords. »

Une lecture historique, non un procès de la politique française

Le grand mérite de ce mémoire est de ne pas juger les acteurs d’hier avec les certitudes d’aujourd’hui. Il ne constitue pas une mise en accusation, ni une remise en cause générale de la politique française en Afrique. Il propose une explication argumentée d’une période passionnante, où la France gaullienne doit inventer une relation nouvelle avec des États devenus souverains, tandis que le monde se polarise autour de Washington et de Moscou.


La peur d’une avancée soviétique n’est donc ni absurde ni fictive : elle structure profondément les perceptions françaises du moment. Ce que Jeanne Lagny met en évidence, c’est le risque qu’une telle grille de lecture devienne trop exclusive et fasse passer au second plan les logiques propres de Bamako.


Cette histoire contient une leçon qui dépasse largement la période 1960-1968. Lorsqu’un État africain diversifie ses alliances ou refuse une relation de dépendance, il peut parler en son nom propre.

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