Réseau de chaleur, tunnel sous la Manche, autoroutes : comment le géant du BTP Eiffage étend son emprise sur les services publics
Le groupe de BTP Eiffage affiche un chiffre d'affaires stable au premier trimestre 2026. Mais derrière les chiffres, c'est sa stratégie de conquête des concessions publiques qui interpelle, entre réseau de chaleur parisien et montée au capital de Getlink.

Qui chauffe les hôpitaux parisiens, entretient les autoroutes du Sud-Est et détient bientôt 30 % du tunnel sous la Manche ? La réponse tient en un nom : Eiffage. Et le premier trimestre 2026 du cinquième groupe européen de BTP raconte bien plus qu’un simple bilan comptable.
Un trimestre sans éclat, mais sans fausse note
Le groupe basé à Vélizy-Villacoublay a publié ce 12 mai un chiffre d’affaires trimestriel de 5,65 milliards d’euros, en hausse modeste de 0,6 % sur un an. Dans le détail, les Travaux progressent de 0,5 % à 4,74 milliards d’euros, tandis que les Concessions gagnent 0,7 % à 912 millions d’euros. L’activité en Europe – France comprise reste dynamique, avec une progression de 3,3 %. C’est hors du continent que le bât blesse : le chiffre d’affaires international recule de 54,6 %, conséquence attendue de la fin de plusieurs chantiers réalisés en mode export, notamment au Sénégal et en Colombie.
La branche Construction tire son épingle du jeu avec une hausse de 5 %, portée par la montée en puissance de grands projets en France. L’immobilier résidentiel repart également, avec 659 réservations de logements enregistrées à fin mars, contre 509 un an plus tôt. Toutefois, ce rebond reste à relativiser : le premier trimestre 2025 avait été historiquement faible, dans un secteur du bâtiment en crise depuis deux ans. La Fédération française du bâtiment estimait encore fin 2025 que l’activité du secteur avait reculé de 4 % sur l’année.
La mécanique des concessions, vrai moteur stratégique
Au-delà des chiffres bruts, c’est la stratégie de renforcement dans les concessions qui constitue le fait marquant du trimestre. Sur le réseau APRR-AREA le deuxième réseau autoroutier français, le trafic poids lourds progresse de 2,5 %, signe d’une économie qui circule, même si les véhicules légers reculent de 1,6 %. Le chiffre d’affaires de ces autoroutes atteint 742 millions d’euros, en hausse de 1,7 %.
Mais le mouvement le plus significatif se joue ailleurs. Fin mars, Eiffage a racheté sur le marché 1,74 % supplémentaire du capital de Getlink, l’opérateur du tunnel sous la Manche, pour 166,7 millions d’euros. Le groupe détient désormais 29,40 % du capital à un souffle du seuil de 30 % qui déclencherait une offre publique d’achat obligatoire. C’est la cinquième acquisition depuis 2018. Cette montée progressive au capital, financée sur la trésorerie disponible, nourrit les spéculations boursières sur une éventuelle OPA, d’autant que le groupe italien Mundys (ex-Atlantia) détient de son côté environ 25 % des droits de vote.
Le réseau de chaleur de Paris, un contrat à 15 milliards d’euros
Autre victoire stratégique de ce début d’année : la signature, le 10 avril, du contrat de concession du réseau de chaleur parisien. Ce réseau centenaire, le plus important de France, alimente en chauffage près d’un million de Parisiens, la totalité des hôpitaux de la capitale et 16 communes limitrophes. Il était géré depuis 1927 par la CPCU, filiale d’Engie.
Le nouveau contrat de 25 ans, effectif au 1er janvier 2027, a été confié à une société d’économie mixte associant la Ville de Paris (34 %), la Banque des Territoires (15 %) et le groupement Dalkia-Eiffage-RATP Solutions Ville (51 %). Le marché est estimé à 15 milliards d’euros sur la durée de la concession. L’objectif affiché : sortir du gaz fossile et créer le premier réseau de chaleur géothermique d’Europe. Pour les usagers, la promesse est celle d’une énergie plus verte et de tarifs mieux maîtrisés.
Des voix critiques s’interrogent cependant sur la concentration croissante de services publics essentiels entre les mains de grands groupes privés de BTP. Le modèle de la concession qui confie l’exploitation d’infrastructures publiques à des opérateurs privés pour de longues durées fait l’objet de débats récurrents, notamment à l’approche de l’échéance de 8 000 km de concessions autoroutières dans la décennie 2030. L’économiste des transports Yves Crozet qualifiait déjà ce sujet de « radioactif » en 2023, soulignant les risques d’une « dette grise » si les ouvrages se dégradent faute d’investissements suffisants.
Des perspectives confirmées, sous réserve géopolitique
Côté carnet de commandes, Eiffage affiche 31,1 milliards d’euros dans les Travaux, en hausse de 5 % sur un an. Ce niveau historique est porté par les grands chantiers liés à la souveraineté énergétique et industrielle européenne : la LGV HS2 au Royaume-Uni, des acquisitions dans les data centers en Allemagne, la ligne ferroviaire Amiens-Laon en France ou encore le campus universitaire Grand Paris Nord à Saint-Ouen-sur-Seine (332 millions d’euros).
Le groupe confirme ses perspectives pour 2026 : marge opérationnelle en hausse, résultat net en progression. Mais la réserve est explicite les tensions au Moyen-Orient pourraient modifier la donne si elles venaient à affecter plus durement les pays européens. Un dividende de 4,80 euros par action sera versé le 22 mai, en hausse de 10 centimes par rapport à l’an dernier.
Pour les syndicats du BTP, le vrai sujet reste la santé du secteur dans son ensemble. Si les majors comme Eiffage ou Vinci affichent des carnets pleins, la réalité est plus contrastée pour les PME du bâtiment, confrontées à deux années consécutives de recul d’activité et à une instabilité réglementaire persistante. La FNTP soulignait fin 2025 que l’investissement public restait « victime du flou budgétaire et politique », avec une trajectoire de commande publique encore incertaine pour les collectivités locales.
Ce qu’il faut surveiller
Plusieurs échéances structurantes se profilent. D’abord, la question du seuil de 30 % dans Getlink : toute acquisition supplémentaire par Eiffage déclencherait mécaniquement une OPA. Ensuite, la mise en œuvre effective du nouveau réseau de chaleur parisien, prévue au 1er janvier 2027, avec le transfert des 500 kilomètres de canalisations et des 12 centrales de production. Enfin, la publication des résultats semestriels le 26 août 2026 donnera une image plus complète de la trajectoire du groupe, dans un contexte européen où la crise au Moyen-Orient continue de peser sur les perspectives économiques.



