À Saint-Denis, Bally Bagayoko transforme des propos racistes CNews en test pour le débat public et la place des Français issus de l’immigration
Le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, dénonce de nouveaux propos tenus sur CNews, où il a été décrit comme un « maire malien en France ». L’élu dit refuser cette assignation et relie l’affaire à la banalisation du racisme dans l’espace public.

Quand une formule de plateau déborde sur la vie d’un élu
Être maire, c’est représenter tout le monde. Pas seulement les habitants qui vous ont choisi, ni ceux qui partagent votre origine, votre histoire ou vos idées. Quand un responsable politique est renvoyé à une nationalité qu’il n’a pas, ou à une appartenance supposée, le débat public quitte vite la controverse politique pour toucher à la stigmatisation. C’est ce que dénonce Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, après de nouveaux propos tenus à son encontre sur une chaîne d’information.
Le cadre juridique, lui, est clair. En France, l’injure publique est une offense proférée dans un lieu public ou lors d’une réunion publique, notamment par la presse audiovisuelle. Lorsqu’elle vise l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion, la loi prévoit une répression plus lourde. Service-Public rappelle aussi que ces propos peuvent conduire à des poursuites pénales.
Ce que Bally Bagayoko reproche à ces mots
Vendredi 15 mai, Bally Bagayoko a réagi sur X après avoir entendu la phrase suivante sur CNews : « la France a perdu le Mali, et nous, on a Bally Bagayoko, un maire malien en France ». L’élu refuse cette assignation. Il dit être « un élu de la République française », français, né de l’histoire de l’immigration, tout en revendiquant ses origines familiales.
Son objection dépasse son seul cas personnel. Pour lui, le problème n’est pas seulement une pique maladroite. C’est l’idée qu’un Français issu de l’immigration resterait, quoi qu’il fasse, ramené à une origine supposée. En d’autres termes, le message public ne viserait pas seulement un maire. Il parlerait aussi à tous ceux qui subissent ce type de renvoi identitaire dans l’espace public.
L’élu insiste aussi sur le choix des mots employés pour parler du Mali. Selon lui, dire que la France a « perdu » ce pays revient à traiter un État souverain comme un bien qu’on posséderait puis qu’on égarerait. C’est là que s’installe, selon lui, le regard hérité de l’ancienne relation coloniale.
Pourquoi l’affaire dépasse Saint-Denis
Saint-Denis n’est pas une commune comme les autres. Ville populaire de Seine-Saint-Denis, elle concentre une forte part d’habitants immigrés ou descendants d’immigrés, dans un département où ces populations pèsent 32 % de la population, contre 10 % en France hors Mayotte. La manière de parler de son maire y prend donc une portée particulière. Ce qui ressemble à un échange télévisé national est, localement, perçu comme un signal envoyé à des habitants qui vivent déjà la question du racisme au quotidien.
Depuis son élection le 15 mars 2026, Bally Bagayoko a fait de cette bataille un axe politique visible. Il a été installé maire lors du conseil municipal d’installation de la nouvelle commune de Saint-Denis, et la ville a rapidement été le théâtre d’un rassemblement antiraciste à son appel. Les attaques à son encontre ont donc pris, dès le départ, une dimension politique et symbolique.
Concrètement, cette séquence pèse sur deux terrains. D’un côté, elle nourrit le sentiment d’exclusion chez des électeurs qui se reconnaissent dans son parcours. De l’autre, elle oblige un maire à consacrer du temps à se défendre, au lieu de se concentrer sur la gestion locale : police municipale, services publics, logement, propreté, écoles. À Saint-Denis, les premières semaines du mandat ont déjà été chargées politiquement.
Les réactions et la ligne de fracture
L’affaire ne se limite pas à un échange entre un élu et une chaîne. Après les premiers propos polémiques qui avaient visé Bally Bagayoko, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « injure publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion ». Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez s’était alors dit « très choqué » et avait apporté son soutien au maire. L’Élysée, lui, avait aussi été interpellé sur le sujet.
Face à ces accusations, la chaîne a défendu une lecture différente de la polémique. Dans un programme diffusé début avril, elle a assuré que certains extraits avaient été sortis de leur contexte et a contesté l’idée d’une comparaison explicite avec un singe qui avait circulé sur les réseaux sociaux. Cette réponse rappelle une réalité connue des chaînes d’opinion : elles revendiquent la confrontation, mais elles s’exposent aussi à des dérapages quand le commentaire prend le pas sur l’information.
Les soutiens de Bally Bagayoko, eux, voient dans cette répétition un phénomène plus large. Des élus de gauche ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme un racisme banal et récurrent. La CNCDH, de son côté, insiste depuis des années sur l’importance de prévenir les discours de haine, notamment quand ils sont relayés par des médias à forte audience.
Il existe donc deux lectures. Celle de l’élu, pour qui les propos renvoient à un imaginaire racialisé et colonial. Celle de ses contradicteurs, qui invoquent la liberté de ton, la polémique politique ou la sortie de contexte. Mais les bénéficiaires de ces échanges ne sont pas les mêmes : les uns y gagnent une visibilité militante, les autres une audience plus large. Entre les deux, le débat public se tend, et les habitants concernés paient souvent le prix de cette crispation.
Ce qu’il faudra surveiller
La suite se jouera sur plusieurs fronts. Il y a d’abord le terrain judiciaire, avec l’enquête ouverte par le parquet de Paris. Il y a ensuite le terrain médiatique, car chaque nouvelle séquence ravive la question des limites du commentaire politique à l’antenne. Enfin, il y a le terrain local : à Saint-Denis, Bally Bagayoko devra montrer que cette crise symbolique ne l’empêche pas d’installer son mandat. S’il veut éviter que la polémique ne dévore l’action municipale, il lui faudra tenir les deux lignes en même temps : répondre aux attaques et gouverner.



