À Saint-Denis, le refus d’accrocher le portrait de Macron relance le débat sur les symboles et les moyens publics
À Saint-Denis, Bally Bagayoko balaie la polémique sur le portrait d’Emmanuel Macron dans son bureau et renvoie le débat aux besoins de la ville. Le préfet, lui, invoque l’usage républicain et demande au maire de reconsidérer sa position.

Un portrait, ou des moyens pour les écoles ?
À Saint-Denis, le débat ne porte pas seulement sur un cadre au mur. Il dit surtout une chose très simple : qu’est-ce qui mérite vraiment de l’énergie politique, dans une ville où les demandes d’effectifs, de services publics et de rentrée scolaire restent pressantes ? Bally Bagayoko, maire de la commune depuis mars 2026, a choisi de renvoyer la polémique sur le portrait d’Emmanuel Macron au rang de distraction.
Le 17 mai, interrogé sur BFMTV, l’élu LFI a assuré que le portrait du président n’avait “jamais été accroché” dans son bureau. Il a expliqué qu’en vingt ans de responsabilités municipales, il n’avait jamais vu de photo d’un chef de l’État dans cet espace, et que l’image en question avait été accrochée un temps par plaisanterie avant d’être retirée. Dans le même temps, le préfet de Seine-Saint-Denis lui a écrit le 6 mai pour lui demander de “reconsidérer sa position” et de renouer avec l’usage républicain.
Ce que dit le droit, et ce que dit la tradition
Le point juridique est clair : aucun texte n’impose aujourd’hui d’afficher le portrait du président de la République dans une mairie. En revanche, l’usage est ancien. Vie publique rappelle que ce portrait officiel relève d’une tradition républicaine répandue, au même titre que d’autres symboles comme la Marianne ou la devise “Liberté, Égalité, Fraternité”. L’Association des maires de France le formule de la même manière : ce n’est pas une obligation légale, mais un usage républicain largement respecté.
Cette nuance compte. Pour le préfet, le portrait incarne la continuité de l’État dans une mairie. Pour le maire, il n’y a pas d’infraction dès lors qu’aucune loi ne l’exige. Le désaccord est donc moins juridique que symbolique. Et c’est souvent là que naissent les polémiques : quand un geste banal pour les uns devient un marqueur politique pour les autres.
Un symbole qui tombe au mauvais moment
Bally Bagayoko a surtout voulu déplacer le regard. Selon lui, les habitants attendent d’abord des moyens pour la rentrée scolaire, alors que plusieurs fermetures d’établissements sont évoquées. À ses yeux, l’affaire du portrait prend la place de sujets plus lourds : classes, équipements, finances locales, capacité de la commune à répondre à l’urgence quotidienne. Cette lecture est cohérente avec le contexte de Saint-Denis, deuxième ville d’Île-de-France et territoire où les inégalités scolaires et sociales pèsent fortement sur l’action municipale.
Le maire s’inscrit aussi dans une relation tendue mais très concrète avec l’État. Dans une ville populaire, les arbitrages nationaux sur l’école, la sécurité ou les dotations publiques ont des effets immédiats. Le portrait présidentiel, lui, n’ouvre ni budget ni classe supplémentaire. C’est précisément ce décalage qu’il met en scène.
En face, la préfecture défend une autre lecture : le bureau du maire n’est pas un décor neutre, mais un lieu d’incarnation de la République. Le rappel à “l’usage républicain” vise donc moins à imposer un objet qu’à rappeler une hiérarchie symbolique entre la commune et l’État. Pour l’exécutif local, cette injonction peut être lue comme une manière de remettre le maire dans le rang. Pour l’État, elle sert à maintenir une cohérence républicaine dans les mairies.
Une bataille d’image, avec des gagnants et des perdants
Dans cette affaire, le bénéfice politique n’est pas réparti de la même manière. Le préfet gagne en rappelant que l’État reste présent, même dans une commune dirigée par un élu de La France insoumise. Le maire, lui, gagne aussi quelque chose : il se pose en défenseur du concret face au théâtre symbolique, et parle à un électorat qui attend des résultats plus que des rites.
Mais les perdants sont les habitants si la séquence détourne durablement l’attention des sujets de fond. À Saint-Denis, l’enjeu est moins de savoir ce qui est au mur que de savoir ce qui manque dans les écoles, les services municipaux et les moyens de l’action publique. C’est là que la polémique prend tout son sens : elle révèle le fossé entre la bataille des symboles et la gestion du quotidien.
La controverse renvoie aussi à un précédent plus large. L’AMF a déjà souligné, au moment de débats parlementaires sur les symboles républicains, que le portrait présidentiel est un usage ancien mais pas une obligation. Autrement dit, la République locale fonctionne souvent sur des habitudes partagées plus que sur des règles écrites. Quand un maire s’en écarte, même brièvement, le conflit devient vite national.
Ce qu’il faudra surveiller
La suite dépendra de deux choses. D’abord, de savoir si la préfecture maintient la pression ou si elle laisse retomber la séquence. Ensuite, de voir si la mairie de Saint-Denis recentre rapidement le débat sur la carte scolaire, les effectifs et les moyens demandés à l’État. C’est là, et pas sur le mur d’un bureau, que se jouera la vraie confrontation politique des prochains jours.



