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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Pourquoi le départ du patron d’ESCP peut peser sur la stratégie et la stabilité d’une grande école en pleine transformation

Le départ annoncé de Léon Laulusa intervient alors qu’ESCP lance son plan 2026-2030 et accélère sa transformation. La succession dira si l’école garde le cap ou entre dans une nouvelle phase d’incertitude.

Des étudiants anonymes traversent l’entrée lumineuse d’un campus parisien de grande école, en scène de vie quotidienne.

Quand la tête d’une grande école change, ce n’est pas un simple fait de carrière

Pour les étudiants, les professeurs et les partenaires, la vraie question est simple : est-ce que le départ du patron change quelque chose, ou est-ce seulement un mouvement interne de plus ? À ESCP, la réponse dépend de la vitesse à laquelle la gouvernance va verrouiller la succession.

L’école de management fonctionne avec une gouvernance particulière. Depuis 2018, ESCP est un établissement d’enseignement supérieur consulaire, rattaché à la Chambre de commerce et d’industrie Paris Île-de-France, avec l’association des alumni et la fondation comme autres actionnaires. Sa stratégie est fixée par un conseil fédéral où siègent aussi des représentants des différentes composantes de l’école.

C’est dans ce cadre que Léon Laulusa, directeur général et doyen depuis juin 2023, a été nommé. Le conseil d’administration l’avait alors choisi à l’unanimité, après un processus présenté comme rapide et exemplaire. Il succédait à une séquence déjà agitée, après le départ de Frank Bournois en 2023.

Ce que l’on sait du départ de Léon Laulusa

Le communiqué de l’école annonce que Léon Laulusa quittera ses fonctions dans le courant de l’été 2026, afin de poursuivre un nouveau projet professionnel. Le même texte précise que le processus de sélection de son successeur est déjà lancé. Autrement dit, ESCP ne cherche pas seulement à acter un départ ; elle tente surtout d’éviter le vide à la tête d’une structure qui pilote six campus européens.

Le calendrier compte. Le chantier stratégique de l’école a été lancé pour la période 2026-2030. En juin 2025, ESCP a dévoilé son plan stratégique “Bold & United”, qui doit conduire l’établissement vers une “European University of Management”, avec deux nouveaux piliers annoncés : une école de technologie en 2027 et une école de gouvernance en 2029.

Le départ d’un dirigeant en pleine mise en œuvre d’un tel plan n’a rien d’anodin. Dans une école consulaire, le directeur général ne décide pas seul, mais il donne l’impulsion, arbitre les priorités et incarne la stratégie auprès des entreprises, des alumni et des accréditations internationales. Quand cette figure change, la continuité dépend beaucoup du relais interne et du poids du conseil d’administration.

Une école en pleine transformation, mais pas sans tensions

Sur le papier, ESCP affiche une dynamique forte. L’école insiste sur la montée en puissance de l’IA dans l’enseignement, sur l’extension de son offre de formation continue et sur des partenariats avec des entreprises et des acteurs technologiques. Elle a aussi annoncé en 2026 l’élargissement de ses exonérations de frais de scolarité pour davantage d’étudiants boursiers.

Mais cette transformation a un coût institutionnel. Une école à six campus, répartis dans plusieurs pays, doit coordonner des intérêts différents : ceux de la CCI parisienne, des alumni, de la fondation, des équipes académiques et des campus nationaux. Le modèle est puissant, mais il demande une stabilité de pilotage rare. Le renouvellement de la direction peut donc servir la stratégie, tout en créant une période de flottement si la succession tarde.

Il y a aussi une dimension très concrète pour les équipes. Les grands projets immobiliers, les recrutements, les partenariats, les réorganisations de programmes et les choix d’investissement s’inscrivent sur plusieurs années. À ESCP, l’année 2023 avait déjà été marquée par le déménagement temporaire du campus parisien de la République vers Champerret, puis par la rénovation du site historique. Ces chantiers, comme les nouveaux programmes, exigent une direction capable de tenir la durée.

Pour les étudiants, l’effet est moins symbolique qu’il n’y paraît. Une nouvelle direction peut modifier les arbitrages entre excellence académique, internationalisation, vie étudiante et coûts de formation. Pour les professeurs, elle peut aussi peser sur la place donnée à la recherche, à l’innovation pédagogique et aux priorités disciplinaires. Pour les entreprises partenaires, enfin, l’enjeu est la lisibilité : elles attendent une école stable, capable de leur livrer des diplômés et des formations continues sans rupture de cap.

Les arguments de l’école, et les réserves qu’ils appellent

Du côté de la direction, le récit est celui d’une continuité maîtrisée. ESCP met en avant une consultation élargie menée pour construire sa stratégie 2026-2030, avec des étudiants, des alumni, des professeurs, des salariés, des partenaires et les instances de gouvernance. L’école présente donc le projet comme collectif, presque à l’abri des personnes.

C’est là que la voix contradictoire est utile. Une école peut bien afficher une stratégie consensuelle, son exécution reste tributaire d’un dirigeant qui tranche, hiérarchise et arbitre. Les établissements d’enseignement supérieur évalués par le HCERES sont d’ailleurs souvent jugés aussi sur la solidité de leur gouvernance et sur leur capacité à faire évoluer une équipe de direction sans casser la dynamique de réforme. Autrement dit, la succession n’est pas un détail administratif ; c’est un test de robustesse.

Dans le cas d’ESCP, cette question est d’autant plus sensible que l’école a voulu accélérer sur plusieurs fronts à la fois : transformation numérique, nouveaux programmes, ouverture sociale, ancrage européen et développement international. Chacun de ces axes peut bénéficier d’un changement de patron, si le successeur pousse plus vite ou réorganise mieux. Mais chacun peut aussi en pâtir si la transition ralentit les décisions ou brouille les priorités.

Le contexte concurrentiel renforce encore cette pression. Les grandes écoles de management sont engagées dans une course aux classements, aux accréditations, aux campus internationaux et aux alliances avec les entreprises. Dans ce type d’environnement, la continuité de direction compte autant que la qualité du projet. Une école peut disposer d’atouts solides ; si sa gouvernance vacille, sa trajectoire devient moins lisible.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

Le point clé, dans les prochaines semaines, sera la méthode de succession. Si ESCP choisit un profil interne, le message sera celui de la continuité. Si l’école fait appel à une personnalité extérieure, elle dira au contraire vouloir accélérer ou réorienter son projet. Dans les deux cas, le vrai sujet sera la capacité à garder le cap sur le plan 2026-2030, alors que l’été approche et que la direction change déjà de mains.

Pour les communautés de l’école, le prochain signal fort sera donc moins le départ lui-même que le nom du successeur, puis la façon dont il ou elle s’inscrira dans une architecture déjà lourde : six campus, une stratégie européenne, des investissements en cours et des attentes élevées du marché comme des étudiants. C’est là que se jouera la vraie portée de cette démission.

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