À Castres, la déprogrammation de Passeport interroge le droit des habitants à une culture libre après l’alternance RN
La mairie RN de Castres a déprogrammé Passeport d’Alexis Michalik, pourtant déjà intégrée à la saison théâtrale. Le cas relance le débat sur la liberté de création et sur le pouvoir d’une nouvelle majorité sur l’offre culturelle locale.

Quand une mairie choisit sa saison culturelle, qui décide vraiment ?
À Castres, une question dépasse le seul cas d’une pièce de théâtre : une équipe municipale nouvellement élue peut-elle effacer, du jour au lendemain, une programmation déjà actée ? C’est tout l’enjeu de la déprogrammation de Passeport, d’Alexis Michalik, annoncée par l’auteur et confirmée par la nouvelle municipalité RN.
Le débat tombe dans un contexte politique très tendu. La ville a basculé au Rassemblement national lors des municipales de mars 2026, et Florian Azéma a pris la tête d’un exécutif qui revendique désormais la main sur les choix culturels. En France, la liberté de création est pourtant protégée par la loi du 7 juillet 2016 : “la création artistique est libre”.
Ce qui s’est passé à Castres
Mardi 9 juin, Alexis Michalik a annoncé sur Instagram que sa pièce Passeport, prévue à Castres en février 2027, avait été annulée. Il dit avoir appris cette décision “cette semaine”, alors que le spectacle avait, selon lui, été programmé, validé et intégré à la saison théâtrale. La mairie a confirmé la déprogrammation, tout en expliquant qu’aucun accord contractuel n’avait encore été signé.
Le cœur du dossier est simple : Passeport raconte le parcours d’Issa, un jeune migrant érythréen laissé pour mort dans la jungle de Calais. La pièce est jouée depuis plusieurs années dans de nombreuses villes françaises. Alexis Michalik estime que son retrait ne relève pas d’un simple choix artistique, mais d’une décision prise à la demande des nouveaux élus.
De son côté, le maire de Castres, Florian Azéma, assume une décision politique. Il soutient qu’avec un changement de majorité, les élus ont le droit de reprendre la main sur la programmation culturelle. Son argument central tient en une phrase : sans contrat signé, la précédente équipe n’aurait pas pu lier la nouvelle.
Ce que cela change concrètement
Juridiquement, un maire n’est pas condamné à reconduire toutes les orientations de son prédécesseur. Mais culturellement, le geste est lourd. Quand une saison est élaborée à l’avance, la déprogrammation envoie un signal aux artistes, aux producteurs et aux directeurs de lieux : un vote local peut suffire à faire tomber un spectacle déjà retenu. C’est particulièrement sensible dans les villes moyennes, où les programmations reposent sur des arbitrages serrés, des calendriers longs et des marges budgétaires limitées.
Les bénéficiaires ne sont pas les mêmes selon l’angle de lecture. Pour la nouvelle municipalité, reprendre la programmation permet d’affirmer un cap politique et de montrer que la culture relève bien de l’exécutif élu. Pour les artistes et les programmateurs, au contraire, ce type de décision fragilise la stabilité indispensable à la création et à la diffusion. Pour le public, enfin, la conséquence est très concrète : moins de visibilité sur les spectacles à venir, et le risque qu’une offre culturelle soit filtrée par l’idéologie plutôt que par l’intérêt artistique.
Le sujet dépasse d’ailleurs Castres. Le ministère de la Culture a publié ces derniers mois un plan interministériel sur la liberté de création, précisément parce que les atteintes et pressions sur les œuvres existent. Autrement dit, le débat n’oppose pas seulement un maire à un auteur : il renvoie à une question plus large sur la capacité d’une collectivité à garantir une programmation indépendante, même après alternance politique.
Une polémique qui cristallise deux visions de la culture
Pour Alexis Michalik, la ligne rouge est claire : la liberté de création et l’indépendance de la programmation culturelle sont, dit-il, des fondements de la vie démocratique. Il dit craindre un précédent pour d’autres œuvres, d’autres artistes et d’autres programmateurs. Son alerte est simple à comprendre : si une pièce peut être écartée pour ce qu’elle raconte, d’autres spectacles pourraient subir le même sort demain.
La mairie, elle, revendique un autre principe : celui du mandat politique. Dans cette lecture, les élus ont non seulement le droit, mais le devoir, d’orienter la politique culturelle. Cette position bénéficie à la majorité en place, qui montre qu’elle imprime sa marque très tôt dans le mandat. Elle rassure aussi une partie de son électorat, pour qui les finances publiques et l’action municipale doivent rester sous contrôle politique direct.
Mais ce choix expose aussi la municipalité à une critique plus large. Castres a déjà vécu une campagne 2026 extrêmement polarisée, avec des tensions fortes entre listes et une victoire du RN acquise à moins de 30 % des voix au second tour. Dans ce climat, chaque décision symbolique prend une valeur nationale. La culture devient alors un marqueur de ligne politique, bien au-delà du seul calendrier d’un théâtre.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dépendra de deux choses. D’abord, de la possibilité ou non d’un revirement municipal sur cette déprogrammation. Ensuite, de la manière dont la ville de Castres construira sa politique culturelle au fil du mandat : ouverture large, sélection plus politique, ou mélange des deux. À plus court terme, le cas Passeport servira de test. Il dira si cette première décision reste une exception locale ou si elle annonce une ligne durable de la nouvelle équipe.



