Les citoyens demandent que les SMS politiques de Bruxelles soient conservés pour contrôler les négociations européennes
La Médiatrice européenne veut obliger la Commission à conserver les SMS échangés avec les dirigeants. L’enjeu est simple : sans archivage, le droit d’accès du public aux documents perd toute portée.

Quand un SMS devient un document politique
Un message envoyé sur un téléphone peut-il disparaître comme une simple conversation privée, alors qu’il a servi à peser sur une négociation européenne ? C’est la question, très concrète, que pose désormais l’affaire du SMS envoyé en janvier 2024 par Emmanuel Macron à la présidente de la Commission européenne au sujet du Mercosur.
Le sujet paraît technique. Il ne l’est pas vraiment. En droit européen, le public a un droit d’accès aux documents des institutions, et ce droit couvre aussi les contenus électroniques, y compris les textes et les messages instantanés. La Commission elle-même rappelle qu’elle doit fournir un accès aux documents qu’elle détient, sauf exceptions prévues par le règlement de 2001 sur l’accès du public aux documents.
Autrement dit, la forme du message compte moins que son contenu. Si un SMS sert à exprimer une position politique, à demander une modification ou à peser sur une décision, il peut entrer dans le champ de la transparence. C’est exactement là que se situe le conflit actuel.
Ce que la Médiatrice demande à la Commission
La Médiatrice européenne Teresa Anjinho a ouvert une enquête après une plainte déposée en septembre 2025 par un journaliste qui demandait l’accès au message. La Commission a répondu trop tard, puis a expliqué ne pas avoir retrouvé le SMS. Le dossier a ensuite été examiné par l’équipe d’enquête de la Médiatrice, qui a rencontré les services de la Commission.
Dans ses conclusions, la Médiatrice estime que la Commission doit conserver à l’avenir les SMS échangés entre les chefs d’État ou de gouvernement et les commissaires, ainsi qu’entre les ministres et les commissaires, pendant une durée raisonnable. L’idée est simple : si un citoyen demande l’accès à un message, il faut encore qu’il existe au moment où la demande est traitée.
Le point central n’est donc pas seulement l’accès. C’est la conservation. Sans archivage minimal, le droit d’accès devient théorique. Et sans traçabilité, une discussion politique peut être requalifiée en échange éphémère, donc soustraite au regard public.
Pourquoi ce SMS sur le Mercosur compte autant
Le message en question concerne les négociations commerciales UE-Mercosur. Ce dossier est l’un des plus sensibles de Bruxelles. Il oppose depuis des années les partisans d’un grand accord de libre-échange aux opposants, qui dénoncent des risques pour l’agriculture européenne, notamment la viande bovine et la volaille. La Commission, elle, défend l’accord en mettant en avant les débouchés pour les exportateurs européens et les garde-fous annoncés pour les agriculteurs.
Dans cette configuration, un SMS envoyé par un chef d’État n’a rien d’anecdotique. Il peut refléter la ligne d’un gouvernement, soutenir un rapport de force entre États membres ou signaler une tentative d’infléchir le calendrier politique. Pour les pays et secteurs favorables à l’accord, la rapidité de ces échanges est un atout. Pour les opposants, c’est précisément cette rapidité qui inquiète, car elle brouille la trace des arbitrages.
Ce n’est d’ailleurs pas un débat isolé. En mai 2025, le tribunal de l’Union a annulé la décision de la Commission qui refusait l’accès à des SMS échangés avec le patron de Pfizer. Le juge a ainsi rappelé, en pratique, que des messages courts peuvent relever du champ de la transparence lorsqu’ils concernent l’action publique.
La Commission face à deux exigences contradictoires
La Commission soutient depuis longtemps que les messages instantanés sont souvent brefs, informels et parfois éphémères. Dans le dossier Macron, elle a expliqué que le message avait été envoyé via Signal et qu’une fonction de messages éphémères était activée, ce qui a rendu sa récupération impossible. Elle estime aussi que son administration recherche surtout les documents enregistrés dans ses systèmes.
Cette position a un avantage clair pour l’institution : elle protège la vitesse de travail, limite la charge administrative et évite de transformer chaque échange politique en procédure d’archivage lourd. Mais elle a un coût démocratique évident : elle revient à laisser l’institution décider seule de ce qui mérite d’être conservé, donc potentiellement rendu public.
La Médiatrice raisonne autrement. Son approche sert d’abord les citoyens, les journalistes et les contrôleurs publics. Elle sert aussi, à terme, les fonctionnaires eux-mêmes, qui auront un cadre plus clair. En revanche, elle impose davantage de discipline à des cabinets politiques habitués aux échanges rapides sur mobile. C’est un changement de méthode, pas seulement de procédure.
Le contraste est net avec le précédent européen. En 2020 déjà, la Médiatrice avait dit qu’un message mobile pouvait concerner l’activité d’une institution, donc entrer dans le champ du droit d’accès. Depuis, la jurisprudence et les enquêtes ont renforcé une idée simple : la transparence ne dépend pas du support, mais du rôle du message dans la décision publique.
Qui gagne, qui perd, et ce qu’il faut surveiller
Pour les partisans d’une transparence plus stricte, cette affaire est une victoire de principe. Elle rapproche l’Union de l’exigence démocratique qu’elle impose souvent aux États membres : documenter les décisions, garder des traces, permettre le contrôle. Pour les gouvernements et les exécutifs européens, elle rappelle qu’un échange sur smartphone n’est pas un espace sans règles.
Pour les opposants à l’accord Mercosur, la demande de la Médiatrice offre un angle précieux : si un SMS a bien pesé dans l’échange politique, alors il faut pouvoir le vérifier. Pour la Commission et pour Emmanuel Macron, l’enjeu est plus délicat. Le premier perd un peu de latitude dans sa gestion des traces administratives. Le second voit aussi ses interventions dans le dossier commercial placées sous une lumière plus crue.
La suite se jouera sur deux terrains. D’abord, la réponse formelle de la Commission aux recommandations de la Médiatrice. Ensuite, la manière dont elle appliquera concrètement cette règle de conservation aux messages reçus à l’avenir. Si elle durcit ses pratiques d’archivage, le précédent pourra s’étendre à d’autres dossiers sensibles. Si elle résiste, le bras de fer avec la transparence européenne ne fera que s’installer un peu plus.



