Le 26 juin 1848 : quand la République écrase Paris ouvrier au nom de l’ordre
Derrière les barricades de juin se joue une question toujours brûlante : que fait une République quand la colère sociale déborde ses cadres ? Entre droit au travail, peur du désordre et doctrine policière, l’épisode reste un miroir exigeant.

Le 26 juin 1848, les derniers foyers de résistance ouvrière tombent dans l’est de Paris. La IIe République, née quatre mois plus tôt dans l’enthousiasme de février, choisit l’épreuve de force contre ceux qui réclament une République sociale.
Ce jour-là ne clôt pas seulement une insurrection. Il ouvre une fracture durable : d’un côté, l’ordre public présenté comme condition de la République ; de l’autre, la question sociale vécue comme une promesse trahie. C’est ce nœud, entre pauvreté, emploi, protestation et usage de la force par l’État, qui donne aux journées de Juin une résonance très contemporaine.
Une République née sous le signe du suffrage et de la faim
Février 1848 avait renversé la monarchie de Juillet. La République revient, portée par une alliance fragile : républicains modérés, socialistes, ouvriers parisiens, journalistes, clubs politiques, militants du suffrage universel masculin. L’époque croit pouvoir réunir deux promesses : la liberté politique et la justice sociale.
La première promesse est tenue très vite. Le suffrage universel masculin est instauré. Les élections d’avril 1848 donnent une Assemblée constituante largement modérée, plus attentive à la stabilité qu’aux attentes du Paris populaire. La seconde promesse, elle, se heurte à l’urgence économique. Le chômage frappe durement la capitale. Pour y répondre, le gouvernement provisoire crée les Ateliers nationaux, dispositif public censé fournir du travail aux ouvriers sans emploi.
Ces ateliers deviennent vite un symbole. Pour les ouvriers, ils incarnent l’idée que la République ne peut pas se limiter au bulletin de vote : elle doit aussi garantir une place dans la société. Pour une partie de la majorité, ils représentent au contraire un coût, un foyer d’agitation et une menace politique. La question budgétaire se transforme en question de régime.
Le 21 juin, la Commission exécutive décide la dissolution de fait des Ateliers nationaux : les jeunes ouvriers de moins de 25 ans doivent s’engager dans l’armée ; les autres sont invités à partir sur des chantiers de province, faute de quoi ils ne seront plus soldés. Larousse décrit cette décision comme l’élément déclencheur d’une insurrection spontanée du Paris ouvrier des quartiers de l’est, face à une Assemblée qui choisit bientôt l’état de siège et les pleins pouvoirs militaires confiés au général Louis-Eugène Cavaignac dans son histoire de la IIe République.
Le malentendu devient affrontement. Les ouvriers ne se soulèvent pas contre l’idée républicaine ; beaucoup se soulèvent parce qu’ils estiment que la République renonce à eux. C’est ce qui rend l’épisode si violent politiquement : la répression n’oppose pas simplement la République à ses ennemis, mais la République à une partie de son propre peuple.
Du 23 au 26 juin, Paris devient un champ de bataille intérieur
Le 23 juin, l’est parisien se couvre de barricades. Les quartiers populaires se mobilisent autour de la Bastille, du faubourg Saint-Antoine, de la rue Saint-Jacques, des rues étroites où l’on peut tenir un carrefour, dresser des pavés, gagner du temps. L’insurrection n’a pas un commandement central comparable à une armée. Elle procède par foyers, par solidarités de quartier, par colère accumulée.
En face, le pouvoir se réorganise. Le 24 juin, l’Assemblée proclame l’état de siège et confie les pleins pouvoirs au général Cavaignac, ministre de la Guerre. L’armée, la garde mobile et des bataillons de la Garde nationale sont engagés. Le vocabulaire républicain laisse place à la logique militaire : reconnaître les positions, isoler les quartiers, reprendre les barricades, écraser les derniers bastions.
Les combats sont acharnés. L’historien ne peut pas les réduire à une simple opération de police. C’est une guerre civile brève, mais réelle. L’encyclopédie Britannica qualifie les June Days de soulèvement bref et sanglant dans les débuts de la IIe République, né notamment de la suppression des programmes de travaux publics destinés aux chômeurs, et rappelle que Cavaignac reçoit l’autorité nécessaire pour le réprimer dans sa synthèse sur les journées de Juin.
Le 25 juin, les barricades sont prises d’assaut dans des combats meurtriers. L’archevêque de Paris, Monseigneur Affre, venu tenter une médiation, est mortellement atteint. Le 26 juin, les derniers combats se déroulent et la résistance s’effondre. La République a gagné militairement. Politiquement, elle vient de perdre une partie de son innocence.
Les bilans varient selon les sources, mais tous disent l’ampleur du choc. Larousse estime que ces journées coûtent la vie à 1 600 hommes du côté de l’armée et à 4 000 du côté des insurgés ; environ 15 000 hommes sont arrêtés et 4 300 déportés en Algérie dans sa notice consacrée aux journées de Juin 1848. Dans une autre synthèse, Larousse souligne que l’écrasement des 25 et 26 juin entraîne plusieurs milliers de morts, surtout parmi les insurgés, 25 000 arrestations et 11 000 condamnations à la prison ou à la déportation dans son article sur la IIe République.
Ces écarts de chiffres tiennent aux sources, aux catégories retenues et à la difficulté de compter dans le chaos. Mais l’essentiel est ailleurs : la répression est massive, assumée, fondatrice. Cavaignac remet ses pouvoirs à l’Assemblée le 29 juin, puis prend la tête de l’exécutif. La République conserve le suffrage universel masculin, mais limite ensuite le droit de réunion et rétablit un cautionnement pour les journaux, ce qui affaiblit la presse démocratique.
La conséquence est profonde. Le Paris ouvrier se détache d’une République perçue comme bourgeoise. La bourgeoisie, effrayée par l’insurrection, se rallie davantage au parti de l’Ordre. La province pèse désormais face à la capitale. La République, au lieu d’apparaître comme un espace commun, devient un champ de méfiance.
Ce que Juin 1848 dit encore de la France de 2026
Le parallèle avec aujourd’hui doit être manié avec prudence. La France de 2026 n’est pas celle de 1848. Il n’y a ni Ateliers nationaux, ni état de siège contre une insurrection ouvrière parisienne. Les institutions, le droit, la justice administrative, le contrôle parlementaire, la presse, les syndicats et les juridictions européennes dessinent un tout autre paysage.
Mais la question politique demeure : comment un État démocratique répond-il à une colère sociale qui déborde les canaux ordinaires ? Par la négociation, par la réforme, par le maintien de l’ordre, par la judiciarisation, par l’attente ? Juin 1848 rappelle que l’ordre public n’est jamais un sujet purement technique. Il engage une conception de la République.
La résonance est d’abord sociale. En 1848, le déclencheur est l’emploi : perdre l’atelier, c’est perdre le revenu, la dignité et la preuve que la République protège. En 2026, la question du travail reste centrale. L’Insee indique qu’au premier trimestre 2026 le taux de chômage atteint 8,1 %, en hausse de 0,2 point sur le trimestre ; l’institut précise aussi que le taux d’emploi des 15-64 ans demeure élevé, à 69,5 %, presque à son plus haut niveau historique dans ses résultats sur le marché du travail au premier trimestre 2026. Autrement dit, la France travaille beaucoup, mais reste traversée par l’inquiétude du chômage, des parcours discontinus et des protections conditionnées.
La pauvreté ajoute une couche de tension. Selon l’Insee, en 2023, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté monétaire en France métropolitaine, fixé à 60 % du niveau de vie médian ; l’intensité de la pauvreté atteint 19,2 % dans son panorama sur la pauvreté. Ces chiffres ne fabriquent pas mécaniquement une insurrection. Ils rappellent seulement que la promesse républicaine reste évaluée, très concrètement, à l’aune de la capacité à protéger contre le déclassement.
La résonance est aussi policière et institutionnelle. Depuis les mobilisations des « gilets jaunes », les manifestations contre la réforme des retraites, les tensions écologistes autour de certains projets d’aménagement ou les épisodes de violences urbaines, le maintien de l’ordre est redevenu un sujet politique majeur. Il ne concerne pas seulement les techniques de dispersion ou les équipements. Il touche à la confiance entre citoyens, forces de l’ordre et pouvoir exécutif.
Le ministère de l’Intérieur s’est doté en 2020 d’un Schéma national du maintien de l’ordre, actualisé en décembre 2021, présenté comme une doctrine commune destinée à concilier ordre public et liberté de manifester dans la présentation officielle du schéma national. La formule dit l’ambition, mais aussi la difficulté : dans une démocratie, manifester n’est pas une anomalie à contenir ; c’est une liberté à garantir, y compris lorsqu’elle dérange.
La Cour des comptes, dans un rapport publié en avril 2024 sur les forces mobiles, souligne que le contexte du maintien de l’ordre a fortement évolué en dix ans, avec des épisodes plus fréquents, plus intenses et plus étendus sur le territoire. Elle relève aussi que les 64 compagnies républicaines de sécurité et les 116 escadrons de gendarmes mobiles constituent une réserve nationale essentielle, mais que le suremploi des unités peut conduire à renoncer ou à écourter des formations, au détriment de leur maintien en condition dans son rapport sur les forces mobiles. Le maintien de l’ordre n’est donc pas seulement un débat moral ; c’est aussi un enjeu d’organisation, de formation, de doctrine et de responsabilité.
Le Défenseur des droits, saisi dès 2017 par le président de l’Assemblée nationale, avait déjà consacré un rapport au maintien de l’ordre au regard des règles de déontologie. Sa démarche partait d’une interrogation démocratique simple : comment encadrer l’usage de la force lorsque l’État affronte des foules, des colères, des débordements, mais aussi des citoyens exerçant une liberté fondamentale dans son rapport sur la déontologie du maintien de l’ordre ?
C’est ici que Juin 1848 conserve sa force. L’épisode montre ce qui arrive quand la question sociale est lue principalement comme une menace d’ordre public. Les ouvriers parisiens posaient une revendication de subsistance et de dignité ; la République y a répondu par l’état de siège, puis par la prison et la déportation. La victoire fut rapide. La blessure fut longue.
Pour la France contemporaine, la leçon n’est pas qu’il faudrait renoncer à l’ordre public. Aucune démocratie ne peut accepter durablement la violence, l’intimidation ou la destruction comme mode normal d’expression politique. Mais l’autre leçon est tout aussi nette : une République qui ne sait répondre aux colères sociales que par le vocabulaire de la sécurité prend le risque de durcir ce qu’elle prétend apaiser.
Le 26 juin 1848 nous oblige donc à tenir ensemble deux exigences. Protéger les personnes, les biens, les institutions. Mais aussi entendre ce que les désordres disent d’un ordre social contesté. La République ne se mesure pas seulement à sa capacité à reprendre une rue. Elle se mesure à sa capacité à rouvrir un avenir politique une fois les barricades tombées.



