Iran-États-Unis : derrière la réunion de Doha contestée par Téhéran, un cessez-le-feu qui ne tient plus qu’à un fil diplomatique
Iran-États-Unis : derrière la réunion de Doha contestée par Téhéran, un cessez-le-feu qui ne tient plus qu'à un fil diplomatique

La paix entre Washington et Téhéran a-t-elle seulement commencé ? Douze jours après la signature du Mémorandum d’Islamabad, censé mettre fin à quatre mois de guerre ouverte entre les États-Unis et l’Iran, les deux camps s’accusent mutuellement de violer l’accord, échangent des frappes dans le Golfe et ne parviennent même pas à se mettre d’accord sur la tenue d’une réunion.
Le week-end des 27 et 28 juin a cristallisé toutes les contradictions d’un processus diplomatique que beaucoup qualifient déjà de « cessez-le-feu de papier ». Samedi, le commandement central américain (CENTCOM) a frappé des sites de stockage de missiles, des bases de drones et des radars côtiers iraniens, en réponse à l’attaque d’un pétrolier battant pavillon panaméen, le M/T Kiku, dans le détroit d’Ormuz. Téhéran a répliqué dimanche en lançant missiles balistiques et drones contre la base aérienne d’Ali Al Salem au Koweït et le quartier général de la Ve Flotte américaine au port Salman, à Bahreïn. Un immeuble résidentiel de la ville de Muharraq, à Bahreïn, a été lourdement endommagé par un drone iranien. Un ressortissant qatarien se trouvant sur un navire dans la zone a été tué par des éclats, selon le ministère de l’Intérieur du Qatar.
« Toute agression aura une réponse écrasante »
Les Gardiens de la Révolution, qui contrôlent l’arsenal balistique iranien et ne répondent qu’au nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei, ont revendiqué ces frappes dans un communiqué menaçant. Ils ont affirmé avoir détruit huit installations militaires américaines, et prévenu que toute violation du cessez-le-feu entraînerait « l’arrêt complet de tous les processus diplomatiques en cours ». Le Koweït a dénoncé des « agressions iraniennes répétées et flagrantes contre sa souveraineté ». Bahreïn et les Émirats arabes unis ont condamné dans des termes similaires. La Jordanie a évoqué « une escalade dangereuse » contraire au droit international.
Côté américain, Donald Trump a réagi sur Truth Social avec sa rhétorique habituelle, avertissant que l’Iran « n’existera plus » si les frappes se poursuivent, tout en se déclarant prêt à « achever le travail militairement ». Son ambassadeur aux Nations unies, Mike Waltz, a confirmé que Washington continuerait de cibler les infrastructures militaires iraniennes tant que Téhéran menacerait la navigation dans le détroit d’Ormuz.
Doha : la réunion que personne ne confirme de la même façon
C’est peut-être le symptôme le plus frappant du chaos diplomatique ambiant. Samedi soir, un responsable américain a indiqué à Radio Free Europe que les deux camps avaient convenu de cesser les « activités cinétiques » et de se retrouver pour des pourparlers techniques. Selon Axios, citant un responsable de l’administration, la réunion était prévue le 30 juin à Doha, au Qatar.
L’Iran a immédiatement démenti. Lundi 29 juin, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères Kazem Gharibabadi a déclaré que les « consultations avec le Qatar se poursuivent comme d’habitude », mais que les informations sur des pourparlers techniques à Doha « ne sont pas confirmées ». Le premier round de discussions techniques n’aura lieu, a-t-il précisé, que « lorsque toutes les conditions seront remplies et que la date et le lieu seront convenus par toutes les parties ».
Trump a répondu dans les heures qui ont suivi, en majuscules sur Truth Social : l’Iran aurait « demandé une réunion » et celle-ci « se tiendra demain à Doha ». Deux versions frontalement opposées, donc, sur un même événement diplomatique.
Un mémorandum aux fondations fragiles
Pour comprendre cet imbroglio, il faut revenir au texte signé le 17 juin. Le Mémorandum d’Islamabad, en 14 points, prévoit un cessez-le-feu de 60 jours, la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, la levée du blocus naval américain, et l’ouverture de négociations sur le programme nucléaire iranien, la levée des sanctions et le statut à long terme du détroit. Ce document-cadre a été signé à distance : Trump l’a paraphé à Versailles lors du dîner avec Emmanuel Macron en marge du G7 d’Évian, tandis que le président iranien Massoud Pezeshkian le signait à Téhéran.
Sur le papier, l’architecture est ambitieuse. En pratique, les deux parties n’ont pas la même lecture de l’accord. L’article 5 stipule que l’Iran fera « ses meilleurs efforts » pour assurer le passage des navires commerciaux. Téhéran interprète cette clause comme un droit de gestion souveraine du détroit, exigeant que les navires empruntent un corridor longeant ses côtes. Les navires qui tentent de passer côté omanais se font attaquer, comme le Kiku. Washington, de son côté, défend la liberté totale de navigation.
Le détroit, nerf de la guerre économique
Le contrôle du détroit d’Ormuz reste le levier stratégique fondamental de l’Iran dans cette négociation. Avant la guerre, environ cent navires y transitaient quotidiennement, transportant un cinquième du pétrole mondial. Depuis la fermeture de facto décrétée le 28 février, jour du déclenchement des frappes américano-israéliennes, le trafic maritime s’est effondré. Après la signature du mémorandum, il a repris partiellement : la société d’analyse Kpler a recensé 39 navires le lundi 23 juin, et environ 92 passages entre le vendredi et le dimanche précédents. On reste très loin de la normale.
Les cours du pétrole reflètent cette incertitude. Le Brent a progressé de 0,9 % dimanche pour atteindre 72,20 dollars le baril, tandis que le brut américain grimpait de 1,3 % à 70,09 dollars. Les experts préviennent que les prix ne retrouveront pas leur niveau d’avant-guerre en 2026 : au-delà du détroit, les infrastructures énergétiques de la région ont subi des dommages considérables qu’il faudra des mois pour réparer.
L’Iran a par ailleurs tenu lundi sa première réunion bilatérale avec Oman sur la gestion du détroit, selon Gharibabadi. Mais Oman refuse la revendication iranienne de percevoir des droits de passage, comme l’a rappelé son ministre des Affaires étrangères lors de la réunion du Conseil de coopération du Golfe avec Marco Rubio la semaine précédente.
Paris entre deux feux
La France, qui a joué un rôle symbolique en accueillant la signature du mémorandum à Versailles, tente de maintenir ses canaux ouverts. Le porte-parole du Quai d’Orsay, Pascal Confavreux, a reconnu que le cessez-le-feu était « fragile des deux côtés », tout en soutenant qu’il « tient ». Jean-Noël Barrot, le ministre des Affaires étrangères, a eu Marco Rubio au téléphone en fin de semaine dernière, et s’est entretenu avec Abbas Araghchi durant le week-end. La France pilote par ailleurs une coalition de 51 pays constituée le 17 avril pour porter des « messages de désescalade ».
Reste à savoir ce que ces échanges produisent concrètement. Le conflit au Liban entre Israël et le Hezbollah, que Téhéran lie explicitement à tout accord global, continue de parasiter les négociations. Un soldat israélien a été tué dimanche dans un échange de tirs avec un combattant du Hezbollah, et de nouvelles frappes israéliennes ont visé le sud du pays.
Ce qu’il faut surveiller
Le mardi 30 juin dira si les pourparlers de Doha ont effectivement lieu, sous quelle forme, et avec quels interlocuteurs. La session, initialement prévue en Suisse pour aborder le volet nucléaire, a été recentrée sur le détroit d’Ormuz et déplacée au Qatar après l’escalade du week-end. Le Congrès américain a par ailleurs adopté cette semaine une résolution invoquant le War Powers Act pour contraindre Trump à mettre fin aux hostilités, que le représentant démocrate Ro Khanna menace de porter devant les tribunaux. Un front intérieur qui pourrait, à terme, peser autant que le bras de fer avec Téhéran.



