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ACTUALITé NATIONALE

Acétamipride et autres insecticides : le Sénat prend le risque d’un retour contesté pour sauver des filières agricoles

Le Sénat a voté la réintroduction dérogatoire de deux insecticides interdits en France. Le débat oppose soutien aux filières en crise et protection de la biodiversité.

Deux techniciens observent une parcelle agricole française lors d’un reportage de terrain, sous une lumière naturelle claire.

Quand une filière n’a plus d’alternative, faut-il lever l’interdit ?

Pour un betteravier, un arboriculteur ou un producteur de noisettes, la question est simple. Comment sauver une récolte quand les attaques d’insectes se multiplient et que les solutions de remplacement restent limitées ? Pour les apiculteurs, les associations environnementales et une partie des scientifiques, la réponse ne peut pas être de rouvrir la porte à des molécules déjà bannies en France.

C’est exactement le nœud du débat qui revient au Sénat avec le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Le texte, examiné en procédure accélérée, a déjà été modifié par la commission des affaires économiques de la Haute Assemblée avant son passage en séance publique à partir du 29 juin 2026. Le Sénat a aussi voté, sur l’article 2 quater, une dérogation encadrée pour deux insecticides : l’acétamipride et le flupyradifurone.

Ce que le Sénat a voté

Le scrutin est net : 183 voix pour, 129 contre. L’article adopté ouvre la possibilité de déroger à l’interdiction de ces substances, pour une durée limitée et sous conditions. Le champ visé reste restreint : betteraves sucrières, pommes, cerises et noisettes. Dans l’esprit des défenseurs du texte, il s’agit de répondre à des “impasses techniques”, c’est-à-dire des situations où les producteurs disent ne plus avoir de solution efficace pour protéger leurs cultures.

Le rapport de la commission sénatoriale présente cette mesure comme une réponse à la concurrence européenne et à la disparition de certaines filières. Le Gouvernement, lui, s’y oppose. Dans les documents préparatoires du Sénat, l’exécutif rappelle que ce sujet ne devrait pas être traité dans ce projet de loi et qu’il conteste l’idée même d’un retour des substances visées. Autrement dit, le désaccord ne porte pas seulement sur le détail technique. Il porte sur la méthode : faut-il aider une filière par une exception, ou pousser plus vite la transition vers d’autres pratiques ?

Pourquoi ce point divise autant

L’acétamipride appartient à la famille des néonicotinoïdes. Cette famille est associée à des risques pour les pollinisateurs, donc pour les abeilles et la biodiversité. Le flupyradifurone a, lui, un mode d’action proche. L’Anses rappelle que les néonicotinoïdes ont fait l’objet d’expertises approfondies sur leurs effets et sur les alternatives disponibles. Dans le débat public, ce point pèse lourd : un produit peut être jugé utile pour protéger une récolte à court terme, tout en étant contesté pour ses effets sur l’environnement à long terme.

Les défenseurs de la dérogation mettent en avant un autre risque, plus concret pour les exploitations : perdre une culture faute de solution de traitement. C’est surtout vrai dans les filières spécialisées, où un seul ravageur peut faire basculer une campagne. Pour les betteraviers, la menace est économique. Pour les arboriculteurs, elle est aussi sanitaire au sens agricole du terme : fruits abîmés, récoltes perdues, revenus déstabilisés. Les petites exploitations, souvent moins capables d’absorber une mauvaise année, sont les plus exposées. Les plus grandes, elles, peuvent parfois diversifier davantage leurs débouchés ou amortir les chocs.

En face, les associations de protection de l’environnement voient dans cette réintroduction un mauvais signal. Elles y lisent un recul supplémentaire après plusieurs années de restrictions sur les insecticides les plus controversés. Générations Futures, qui combat la réautorisation de l’acétamipride, estime que la compétitivité agricole ne doit pas passer par un abaissement des protections françaises. La critique est claire : si la France assouplit seule, elle prend un risque écologique sans régler durablement le problème de fond.

Le vrai enjeu : compétitivité, normes et dépendance

Au-delà des pesticides, le débat révèle une fragilité plus large. L’agriculture française dépend encore fortement de choix techniques, de la météo, de la pression des ravageurs et des marchés. Quand une culture est attaquée et qu’aucun substitut simple n’existe, la tentation politique est forte : desserrer la règle pour éviter la casse. Mais cette logique crée aussi une dépendance. Elle peut retarder la recherche de solutions alternatives, comme le biocontrôle, les variétés plus résistantes, la rotation des cultures ou des changements de calendrier de production.

Le problème est donc double. À court terme, certains producteurs peuvent gagner un outil supplémentaire. À moyen terme, le secteur reste exposé aux mêmes impasses si rien d’autre ne change. C’est là que se joue l’équilibre du texte : aider les filières en difficulté sans transformer l’exception en norme. Le Sénat affirme d’ailleurs vouloir aller plus loin sur d’autres sujets sensibles, comme l’eau, le loup ou les contraintes administratives. Le Gouvernement, lui, redoute un empilement de reculs, au point que la ministre de l’Agriculture a expliqué que cette seule question pourrait fragiliser l’ensemble du projet de loi.

Dans les faits, les bénéficiaires d’une dérogation seraient d’abord les exploitants des filières concernées et, indirectement, les industriels qui dépendent de leurs volumes. Les perdants potentiels sont plus diffus : pollinisateurs, biodiversité, riverains exposés aux usages phytosanitaires et, à plus long terme, les filières elles-mêmes si les solutions de substitution prennent du retard.

Les prochains jours diront si le compromis tient

La suite se jouera dans l’hémicycle, puis dans l’éventuel passage par une commission mixte paritaire si les deux chambres n’aboutissent pas au même texte. Le Sénat doit encore examiner des centaines d’amendements, et d’autres articles restent explosifs, notamment sur l’eau et la protection contre le loup. Le Gouvernement a déjà annoncé qu’il défendrait plusieurs suppressions.

Le point clé sera donc politique autant que technique : les parlementaires peuvent-ils trouver un compromis qui sécurise certaines productions sans rouvrir un front durable sur les pesticides ? Si la réponse est non, le texte risque de sortir du Sénat plus dur encore que prévu, et le bras de fer avec l’Assemblée nationale reprendra sur fond de pression agricole, de contestation environnementale et de calendrier parlementaire serré.

Pour suivre le dossier législatif, on peut consulter le dossier parlementaire du projet de loi d’urgence agricole et la page du scrutin sur l’article 2 quater.

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