Plastique recyclé : pourquoi l’Europe oblige les industriels à en incorporer, et ce que ça change pour deux usines françaises
À partir de 2030, le règlement européen PPWR imposera des taux minimaux de plastique recyclé dans les emballages. Deux greentech françaises, Carbios et Afyren, misent sur cette bascule réglementaire. Mais le pari industriel reste fragile.

Une bouteille en plastique sur deux que vous reposez dans le bac de tri finit rarement transformée en une bouteille neuve. Moins de 10 % du plastique produit dans le monde est effectivement recyclé. À partir de 2030, l’Union européenne veut changer cette équation par la loi, en obligeant les industriels à intégrer de la matière recyclée dans leurs emballages. Derrière ce virage réglementaire, deux entreprises françaises tentent de bâtir une filière. Le pari est loin d’être gagné.
Ce que la nouvelle règle européenne impose vraiment
Le texte au cœur du sujet s’appelle le PPWR, pour « règlement sur les emballages et les déchets d’emballages ». Adopté fin 2024 et publié au Journal officiel de l’Union européenne en janvier 2025, il remplace une directive vieille de trente ans.
La différence est de taille. Une directive laisse chaque État l’adapter à sa façon. Un règlement, lui, s’applique directement et à l’identique dans les 27 pays, sans transposition nationale. Concrètement, l’essentiel des obligations démarre le 12 août 2026, puis monte en puissance par étapes.
Le jalon qui intéresse les industriels du plastique tombe en 2030. À cette date, tous les emballages plastiques devront contenir un pourcentage minimal de matière recyclée. Les seuils varient selon l’usage : autour de 30 % pour les bouteilles à usage unique et les emballages en contact avec des aliments, jusqu’à 35 % pour d’autres emballages plastiques. Pour les bouteilles de boisson en PET, l’obligation a déjà commencé : 25 % de recyclé depuis janvier 2025, avant un passage à 30 % en 2030.
Autre volet : les emballages jugés non recyclables seront progressivement retirés du marché. Un système de classement de A à E entre en jeu, et les moins bons élèves disparaîtront des rayons. L’objectif affiché par Bruxelles est double : réduire les déchets et faire naître un véritable marché européen de la matière recyclée.
Deux paris industriels nés à Clermont-Ferrand
C’est là qu’interviennent deux greentech françaises, toutes deux issues de l’écosystème scientifique de Clermont-Ferrand. Leur approche du problème, détaillée dans une analyse récente sur l’émergence de cette filière du recyclé, part d’un même constat mais emprunte deux chemins opposés.
Le premier, Carbios, veut recycler le plastique existant autrement. Sa technologie utilise des enzymes pour décomposer le PET jusqu’à ses briques de base, puis le reconstruire à l’identique. Le résultat, un « rPET » de qualité alimentaire, vise à égaler le plastique vierge, là où le recyclage mécanique classique perd en qualité à chaque cycle.
Le procédé a convaincu de grandes marques de se regrouper autour de la technologie. Un consortium emballage réunit notamment L’Oréal, Nestlé Waters, PepsiCo et Suntory ; un consortium textile rassemble Patagonia, Puma, Salomon ou encore On. Ces engagements couvrent, à ce jour, environ la moitié de la capacité de la future usine.
Le second, Afyren, s’attaque au problème en amont. Plutôt que de recycler, l’entreprise remplace à la source les molécules issues du pétrole. Son procédé de fermentation transforme des résidus de betterave sucrière en sept acides organiques biosourcés, utilisés dans les arômes, la cosmétique ou la nutrition animale. Son usine mosellane, à Carling-Saint-Avold, fonctionne en production continue depuis 2025, avec plus de 165 millions d’euros de commandes sécurisées sur les prochains exercices.
Un coup de pouce public assumé
Les deux projets bénéficient d’un soutien public appuyé. L’usine de Carbios, prévue à Longlaville en Meurthe-et-Moselle, figure parmi les projets industriels stratégiques appelés à profiter de procédures administratives simplifiées. Elle s’appuie sur des aides publiques confirmées à hauteur de 42,5 millions d’euros, provenant de la Région Grand Est, de Bpifrance, de l’Ademe et de la Commission européenne.
Côté Afyren, la première usine est née d’une coentreprise avec le fonds SPI de Bpifrance, qui en détient 49 %. L’État est donc partie prenante, financièrement, du succès de ces technologies.
« Les évolutions réglementaires en Europe sur le recyclage de déchets et de plastiques vont dans le bon sens aujourd’hui », se félicite Benoît Grenot, nommé directeur général délégué de Carbios en mars 2026 pour piloter notamment le projet lorrain et un partenariat en Asie. L’entreprise a en effet signé une coentreprise avec le groupe chinois Wankai pour déployer sa technologie sous licence, avec une première unité visée en Chine dès 2027.
Derrière la vitrine, un pari encore fragile
Le récit d’une avance française sur un marché prometteur mérite toutefois d’être nuancé. Car la construction de l’usine de Longlaville, présentée comme la vitrine industrielle de Carbios, n’a toujours pas démarré. Et son calendrier a glissé plusieurs fois.
Fin 2025, l’entreprise a annoncé un nouveau report de trois mois. La raison : une part du financement reste à sécuriser, et les préventes n’atteignent pas encore le seuil que Carbios juge nécessaire pour lancer le chantier, soit 70 % de la capacité du site. La mise en service, initialement espérée dès 2025-2026, n’est désormais plus attendue avant le premier semestre 2028, dans le meilleur des cas.
Le secteur du recyclage du PET traverse d’ailleurs une passe difficile en Europe, sous la pression d’un recyclé importé moins cher et d’une matière première parfois insuffisante. À cela s’ajoute, pour Carbios, un climat interne tendu : après le départ de son ancien dirigeant, l’entreprise a fait l’objet de procédures judiciaires qu’elle conteste fermement.
Afyren avance de son côté, mais reste une jeune structure. Son chiffre d’affaires 2024 s’établissait à moins de 3 millions d’euros, très loin des ambitions affichées à pleine capacité. Le passage de la promesse technologique à la rentabilité durable n’est jamais acquis d’avance dans l’industrie.
Reste enfin une inconnue de fond. L’obligation européenne créera-t-elle vraiment un marché suffisant pour ces acteurs, ou l’Europe continuera-t-elle de dépendre d’un recyclé importé aux origines mal contrôlées ? Une décision d’exécution européenne de février 2026 a d’ailleurs commencé à limiter la prise en compte du rPET importé hors UE, un signal favorable aux producteurs locaux. Mais le rapport de force reste ouvert.
Ce qu’il faut surveiller
Le prochain rendez-vous est financier. Carbios s’est donné pour objectif de boucler le financement de son usine et vise un closing du dossier au troisième trimestre 2026. C’est cette échéance, plus que les discours sur l’excellence scientifique française, qui dira si le premier site industriel de biorecyclage du PET sortira réellement de terre en Lorraine, ou s’il rejoindra la longue liste des vitrines industrielles annoncées puis reportées.



