À Liévin, le RN mise sur l’unité pendant que la justice peut encore bouleverser la présidentielle
Marine Le Pen et Jordan Bardella s’affichent ensemble à Liévin avant une décision de justice décisive. Le RN prépare déjà tous les scénarios pour 2027, entre continuité et succession forcée.

Quand l’avenir d’un parti se joue en même temps qu’un avenir personnel
Pour un électeur du Rassemblement national, la question est simple : qui portera les couleurs du parti à la présidentielle de 2027 si Marine Le Pen est définitivement écartée ? Ce samedi 4 juillet à Liévin, la réponse ne viendra pas encore. Mais l’image, elle, dira beaucoup : Marine Le Pen et Jordan Bardella vont s’afficher ensemble, à trois jours d’une décision de la cour d’appel de Paris qui peut rebattre toutes les cartes.
Le rendez-vous a tout d’un moment politique à haute tension. Depuis la condamnation de Marine Le Pen, le 31 mars 2025, à quatre ans d’emprisonnement dont deux ferme aménageables sous bracelet électronique, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire, le RN vit avec une inconnue majeure : sa cheffe de file pourra-t-elle encore se présenter en 2027 ? La cour d’appel de Paris a indiqué qu’elle devrait rendre sa décision à l’été 2026, et le verdict attendu le 7 juillet se trouve au cœur de toutes les discussions internes.
À Liévin, une démonstration d’unité avant le verdict
Le décor est choisi pour envoyer un message de maîtrise. À Liévin, dans le Pas-de-Calais, Marine Le Pen et Jordan Bardella doivent partager photos, discours, bain de foule et selfies avec les militants lors d’une « fête champêtre ». Le lieu n’est pas neutre : la ville se trouve dans un fief électoral de Marine Le Pen, qui y a construit une partie de son ancrage local. La séquence vise donc autant les militants que le reste du pays.
Le signal politique est clair : montrer que le RN tient encore d’un seul bloc. Depuis des semaines, le parti prépare en parallèle deux scénarios. Dans le premier, Marine Le Pen reste candidate et conserve le rôle central. Dans le second, Jordan Bardella prend le relais. Reuters a rapporté que, lors d’une réunion interne le 12 juin, les proches du duo avaient abordé cette hypothèse sans afficher d’hostilité. Autrement dit, le parti travaille déjà sur l’après, même s’il ne le dit pas frontalement.
Ce que la justice peut changer, concrètement
La décision de la cour d’appel ne dira pas seulement si Marine Le Pen peut rester en position de force. Elle déterminera surtout si elle reste éligible, c’est-à-dire autorisée à se présenter à une élection. En première instance, la peine d’inéligibilité a été assortie de l’exécution provisoire : elle s’applique sans attendre l’issue définitive des recours. C’est ce point qui a transformé un dossier judiciaire ancien en crise politique immédiate.
Le dossier porte sur l’affaire des assistants parlementaires européens du FN, devenu RN. Les juges ont estimé que des fonds du Parlement européen avaient servi à rémunérer des personnes qui travaillaient en réalité pour le parti, et non pour le mandat parlementaire. La question n’est donc pas seulement pénale. Elle touche aussi à la façon dont un parti finance ses permanences, ses cadres et sa machine militante. Pour un grand parti bien implanté, l’onde de choc est moins financière que symbolique. Pour une formation plus fragile, une telle affaire pourrait être bien plus déstabilisante.
Sur le terrain politique, l’enjeu est encore plus concret. Si Marine Le Pen est confirmée dans l’incapacité de se présenter, Jordan Bardella ne devient pas seulement un successeur possible : il devient le candidat naturel d’un parti obligé d’ouvrir une nouvelle séquence présidentielle. À l’inverse, si la cour lui rend la main, la hiérarchie interne du RN reste figée autour d’elle. Dans les deux cas, le parti devra arbitrer entre continuité et renouvellement.
Bardella, le fidèle qui commence à tracer sa propre ligne
Jordan Bardella a soigneusement entretenu l’image du dauphin loyal. Il a répété qu’il travaillerait « main dans la main » avec Marine Le Pen et qu’il se tenait prêt si elle était « empêchée ». Mais depuis plusieurs mois, il laisse aussi apparaître des nuances. Sur les retraites, par exemple, il a minimisé l’importance de l’âge légal, en expliquant que ce qui compte serait la durée de cotisation. Or le programme du RN continue d’afficher le retour à 62 ans, et Marine Le Pen a elle-même rappelé qu’il y aurait « bien sûr » un âge légal de départ. La divergence n’est pas explosive, mais elle existe.
Cette petite distance dit beaucoup de la période qui s’ouvre. Bardella doit rassurer les cadres qui veulent voir le RN rester fidèle à la ligne construite par Marine Le Pen, tout en se rendant crédible pour un électorat plus large. Le débat sur un éventuel « bardellisme » révèle une tension classique dans les partis de succession : conserver l’héritage sans devenir une simple copie. À l’intérieur du RN, Jean-Philippe Tanguy a déjà prévenu que le « bardellisme » ne pouvait pas exister, puisqu’il n’y aurait, selon lui, qu’un marinisme. Cette lecture sert évidemment ceux qui veulent maintenir l’autorité de Marine Le Pen sur l’appareil et sur le récit du parti.
Dans le même temps, l’image personnelle de Bardella pèse de plus en plus. Reuters a relevé qu’il fréquente désormais des cercles élitaires, économiques et médiatiques bien éloignés de l’image du simple militant des quartiers populaires. Ce positionnement peut aider à rassurer une partie des électeurs modérés. Il peut aussi nourrir, chez d’autres, le soupçon d’un RN en train de se banaliser trop vite.
Les gagnants, les perdants et les prochains jours à surveiller
Si Marine Le Pen est blanchie ou voit sa peine allégée, elle retrouvera l’initiative. Cela profiterait à la stratégie de continuité du RN et repousserait la question de la succession. Si, au contraire, la cour confirme l’inéligibilité ou une peine empêchant une candidature, Bardella gagnera mécaniquement en centralité. Le parti devra alors lui faire une place pleine et entière, avec un risque : perdre une partie de l’électorat qui vote d’abord pour Marine Le Pen, pas pour l’étiquette RN seule.
Les réactions extérieures rappellent que ce dossier dépasse largement le seul RN. En avril 2025, le premier président de la cour d’appel de Paris a dénoncé les attaques visant les magistrats après le jugement de première instance et a appelé au respect de l’institution judiciaire. De l’autre côté, Bardella a cherché à transformer la colère militante en « mobilisation populaire et pacifique ». Deux visions s’opposent donc : celle d’une justice qui applique le droit, et celle d’un camp politique qui se présente comme victime d’un acharnement.
Ce qu’il faudra surveiller, désormais, c’est moins la scène de Liévin que la mécanique des heures suivantes. Le 7 juillet, la décision de la cour d’appel dira si le RN entre dans une période de stabilité contrainte ou dans une séquence de succession accélérée. À partir de là, chaque mot de Marine Le Pen et de Jordan Bardella comptera différemment. Le premier test ne sera pas seulement judiciaire. Il sera aussi politique, organisationnel et électoral.



