Face au risque d’inéligibilité de Marine Le Pen, le RN affiche son unité et prépare déjà le scénario Bardella
À Liévin, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont affiché un front uni à la veille d’une décision d’appel décisive. Si l’inéligibilité de Marine Le Pen est confirmée, le RN devra basculer rapidement vers Bardella.

Un duel pour rassurer les militants, pas seulement pour les caméras
Quand un parti sait qu’une décision de justice peut bouleverser sa course à la présidentielle, il commence souvent par soigner son unité. C’est exactement ce que le Rassemblement national a voulu montrer, samedi 4 juillet, à Liévin, à deux jours d’un arrêt attendu de la cour d’appel de Paris dans l’affaire des assistants parlementaires européens.
Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont affichés côte à côte lors d’une fête organisée par le parti dans le Pas-de-Calais. Le message était simple : pas de tension visible, pas de rivalité exposée, pas d’improvisation publique avant le verdict. Dans ce dossier, la cour d’appel doit réexaminer la condamnation prononcée en première instance pour détournement de fonds publics, ainsi que la peine d’inéligibilité qui pèse sur Marine Le Pen.
Ce que la justice doit trancher
L’affaire porte sur l’emploi d’assistants parlementaires rémunérés par le Parlement européen mais, selon la justice, utilisés pour des tâches au service du parti en France entre 2004 et 2016. Le 31 mars 2025, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Marine Le Pen à quatre ans de prison, dont deux ferme aménageables sous bracelet électronique, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution immédiate.
En appel, l’enjeu est plus large que la seule peine. Il s’agit de savoir si Marine Le Pen peut rester, juridiquement, en position de concourir à la présidentielle de 2027. Le dossier est donc à la fois judiciaire et politique. Pour le RN, il touche à la succession possible entre la fondatrice de la stratégie de normalisation du parti et son président actuel, devenu le visage le plus exposé du mouvement.
Le calendrier donne à cette séquence un relief particulier. L’audience d’appel s’est tenue du 13 janvier au 12 février 2026, et la décision est attendue avant l’été, avec une date désormais fixée au 7 juillet 2026 selon plusieurs médias qui suivent le dossier.
Le sens politique du soutien affiché
Jordan Bardella n’a pas seulement salué sa dirigeante. Il a aussi répété, en substance, qu’il se voyait comme un recours de secours si le droit fermait la porte à Marine Le Pen. Marine Le Pen, elle, a dit qu’elle soutiendrait Bardella “jusqu’à sa victoire” si la justice l’empêchait de se présenter. Ce double discours sert un objectif clair : montrer que le RN dispose d’un plan B sans dire qu’il prépare une succession.
Pour le parti, l’avantage est immédiat. L’image d’un couple politique soudé limite les spéculations sur une guerre de succession et évite de donner prise aux adversaires qui espèrent voir le RN se fracturer. Pour Bardella, ce soutien public lui permet d’incarner la continuité sans apparaître comme celui qui pousse Marine Le Pen vers la sortie. Pour Le Pen, il entretient l’idée qu’elle reste la candidate naturelle tant qu’aucune décision définitive ne l’en écarte.
Mais cette mise en scène a aussi une limite. Elle ne change rien au fond du dossier judiciaire. La cour d’appel doit répondre à une question précise : la condamnation et la peine d’inéligibilité sont-elles confirmées, aménagées ou abandonnées ? Le RN peut afficher sa discipline interne. Il ne peut pas, en revanche, effacer le risque institutionnel qui pèse sur sa candidate la plus connue.
Concrètement, les effets ne seraient pas les mêmes selon les acteurs. Si l’inéligibilité est confirmée, Bardella deviendrait l’option présidentielle immédiate, avec l’avantage de la jeunesse et de la continuité partisane, mais aussi l’inconvénient d’un test national sans filet. Si Marine Le Pen obtient gain de cause sur ce point, elle reprendrait l’initiative et Bardella resterait dans un rôle de second fidèle. Dans les deux cas, le RN cherche à verrouiller sa mécanique interne avant que le droit ne tranche.
Une ligne de défense contestée, un enjeu qui dépasse le RN
Le RN martèle qu’il conteste la lecture judiciaire du dossier. Dans sa défense, le parti met en avant le flou des règles européennes sur le travail des assistants parlementaires. Cette argumentation vise un double public : les juges, d’abord, mais aussi les électeurs, à qui elle présente l’affaire comme un conflit d’interprétation plutôt que comme un système organisé.
En face, l’accusation a décrit un “système” structuré, piloté depuis le sommet du parti, et a demandé en appel la confirmation des peines, dont celle d’inéligibilité. L’Office européen de lutte antifraude a, lui aussi, expliqué que ses investigations avaient révélé des soupçons de fraude et d’irrégularités graves, notamment des assistants payés par le Parlement européen sans fournir l’aide attendue à un député européen.
Cette confrontation dit quelque chose de plus large sur la vie politique française. Le RN veut transformer un risque judiciaire en épreuve de loyauté. Ses adversaires, eux, y voient un test de probité et de conformité des partis aux règles de financement public. Au milieu, il y a une réalité très concrète : la campagne présidentielle de 2027 peut être profondément modifiée par une décision rendue sur un dossier vieux de plusieurs années.
Le précédent compte aussi. Depuis la condamnation de mars 2025, Marine Le Pen a dénoncé une décision politique de la justice et a engagé la bataille de l’appel pour conserver sa place dans la course à l’Élysée. Le RN a donc construit toute sa séquence publique autour d’une hypothèse double : elle reste candidate, ou Bardella prend le relais. Cette prudence n’est pas un détail de communication. C’est désormais une stratégie de survie.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le rendez-vous immédiat, c’est la décision de la cour d’appel de Paris, annoncée pour le 7 juillet 2026 dans plusieurs suivis de l’affaire. Si la peine d’inéligibilité est confirmée, le RN devra passer du scénario théorique au basculement réel vers Bardella. Si elle est allégée ou annulée, Marine Le Pen reprendra la main et pourra revendiquer d’avoir franchi l’obstacle judiciaire. Dans les deux cas, le parti joue beaucoup plus qu’une simple séquence d’unité affichée à Liévin.



