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ÉCONOMIE & SOCIéTé

Pourquoi la mortalité des arbres s’accélère dans les forêts françaises et menace aussi la neutralité carbone

La mortalité naturelle des arbres progresse fortement en France, surtout chez le hêtre et le châtaignier. Les chercheurs l’attribuent à l’enchaînement d’anomalies climatiques saisonnières.

Des habitants discutent devant une mairie de village, dans une scène de proximité liée à l’impact des forêts et de la chaleur.

Dans une forêt, l’alerte ne vient pas toujours d’un incendie ou d’une tempête. Parfois, les arbres meurent plus vite, plus discrètement, sous l’effet d’étés trop secs, de printemps trop doux et de saisons qui ne s’enchaînent plus comme avant.

Une mortalité qui n’a plus rien d’anecdotique

Une étude publiée dans Nature Communications sur la mortalité des arbres en France a analysé plus de 500 000 arbres issus de l’Inventaire forestier national, sur la période 2015-2023. Conclusion centrale : la mortalité naturelle, c’est-à-dire hors coupes, incendies et tempêtes, a augmenté nettement dans les forêts françaises. Selon les essences, la hausse va de 1,5 à 4 fois.

Le signal le plus marquant apparaît depuis 2020. Les hêtres communs, qui représentent plus de 9 % des arbres en France, ont vu leur mortalité naturelle plus que doubler entre 2019 et 2023. Les châtaigniers communs dépassent désormais 2,5 % de mortalité naturelle. Au total, près de la moitié des 52 espèces étudiées affichent une hausse significative.

Ce n’est pas seulement une affaire d’arbres affaiblis sur quelques parcelles. Les chercheurs parlent d’un phénomène national, durable, et lié non pas à un accident unique mais à une accumulation d’anomalies climatiques saisonnières.

Ce que le climat change, concrètement, pour les forêts

Le mécanisme est brutal. Un printemps humide peut favoriser la croissance des feuilles. Mais si l’été qui suit est sec, l’arbre a alors besoin de plus d’eau et devient plus vulnérable. Autrement dit, une saison favorable peut préparer une saison dangereuse. Les hivers et printemps anormalement chauds jouent aussi un rôle, car ils favorisent la survie des ravageurs et perturbent la physiologie des arbres.

Ce point compte pour la gestion forestière. Pendant longtemps, le dépérissement a été vu comme local, diffus ou passager. L’étude montre au contraire qu’il s’inscrit dans une tendance de fond. Pour les gestionnaires, cela change l’échelle du problème : il ne s’agit plus seulement de sauver une parcelle, mais d’anticiper des pertes à l’échelle de massifs entiers.

Les effets ne sont pas uniformes. Les foyers les plus marqués se situent dans le Jura, les Vosges et le Grand Est. Les chercheurs relient ces zones à un réchauffement et à un assèchement qui se sont accentués depuis 1980. Dans ces régions, les forêts subissent de plein fouet le cumul de stress hydrique, de chaleur et de déséquilibres biologiques.

Les essences ne réagissent pas toutes de la même façon. Le hêtre, par exemple, est déjà identifié par l’INRAE comme une espèce sensible à la diminution des précipitations estivales et à la hausse des températures. Le châtaignier, lui, reste exposé à plusieurs agents de dépérissement, dont des champignons, dans un contexte de sécheresses répétées.

Un enjeu climatique, mais aussi économique

La santé des forêts ne concerne pas seulement les promeneurs ou les sylviculteurs. Elle pèse aussi sur le puits de carbone. Le Haut Conseil pour le climat rappelle que la baisse du puits forestier fragilise la trajectoire française vers la neutralité carbone en 2050. Le problème est simple : moins d’arbres en bonne santé, c’est moins de CO2 absorbé et stocké.

Cette fragilisation est déjà visible. Le Haut Conseil pour le climat souligne que le puits de carbone des forêts gérées a fortement diminué ces dernières années. Et le ministère de la Transition écologique rappelle, dans le contexte actuel de canicules, que les services de l’État doivent renforcer la prévention des feux de forêt, la préservation de l’eau et l’anticipation des conséquences environnementales des crises climatiques.

Pour les acteurs économiques, l’impact est différencié. Les grandes forêts gérées disposent plus souvent de moyens d’anticipation, de suivi et de renouvellement des essences. Les petits propriétaires, eux, ont moins de marges de manœuvre. Ils subissent plus vite les pertes de croissance, les coupes sanitaires et les coûts de reboisement. Dans les territoires forestiers, cela se traduit aussi par des effets en chaîne sur le bois, l’emploi local et les recettes associées.

Deux visions qui s’affrontent : constater ou transformer

Du côté des chercheurs, le message est clair : il faut adapter les forêts plus vite, avec davantage de diversité d’essences et une gestion pensée pour des saisons plus instables. L’INRAE insiste depuis plusieurs années sur le fait que les sécheresses récurrentes laissent une “mémoire” dans les arbres et que les risques ne sont pas répartis de manière égale selon les sols, l’exposition et les espèces.

Face à cela, les gestionnaires forestiers et certains acteurs de la filière défendent une adaptation pragmatique, au cas par cas : reboiser quand c’est nécessaire, diversifier quand c’est possible, laisser évoluer naturellement là où le milieu le permet. La difficulté, c’est le temps. Un arbre ne se remplace pas en quelques années, alors que les épisodes de sécheresse et de chaleur se succèdent de plus en plus vite.

La contradiction est là. D’un côté, une forêt plus résiliente suppose de changer les pratiques maintenant. De l’autre, ces changements coûtent cher, prennent du temps et ne garantissent pas un résultat immédiat. Les territoires les plus exposés, surtout dans l’Est et les zones à sols peu profonds, paient donc le prix d’un climat qui se dérègle plus vite que la forêt ne s’ajuste.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochains mois

Le sujet ne s’arrête pas à cette étude. Les scientifiques s’attendent à voir les effets des canicules récentes dans un à deux ans, car la mortalité forestière répond souvent avec retard. Les prochains mois diront donc si la hausse observée depuis 2020 s’installe encore davantage dans les inventaires.

En parallèle, la question du puits forestier restera au cœur des arbitrages climatiques français. Si les forêts absorbent moins de carbone, la France devra compenser ailleurs, ou revoir la vitesse de sa transition. C’est là que se joue désormais une part silencieuse, mais décisive, de la politique climatique.

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