À Grenoble, le boycott culturel de Barbara Butch expose les ambiguïtés de LFI face à l’antisémitisme et à la liberté artistique
L’interruption du concert de Barbara Butch à Grenoble relance la polémique sur le boycott culturel soutenu par LFI locale. Entre tract contesté, accusation d’antisémitisme et défense du militantisme pro-palestinien, le débat politique s’envenime.

Une affaire locale qui dit quelque chose de plus large
Peut-on encore programmer un concert sans qu’il devienne un test politique ? À Grenoble, l’interruption du set de Barbara Butch a vite dépassé le cadre d’un festival d’été. En quelques heures, la scène culturelle est devenue un nouvel épisode du bras de fer autour de la guerre à Gaza, de la lutte contre l’antisémitisme et des limites du boycott politique.
Ce dossier se joue aussi dans un contexte plus large. Depuis l’automne 2023, les tensions autour des actes et des mots antisémites se sont durcies dans le débat public français. Le Parlement a d’ailleurs adopté en 2025 une loi renforçant la prévention et le signalement de l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur, dans un climat décrit par le Sénat comme marqué par la progression d’un « climat d’antisémitisme » à l’université.
Ce qui s’est passé à Grenoble
Le 18 juillet, au Cabaret Frappé, le concert de Barbara Butch a été interrompu après une vingtaine de minutes. La Ville de Grenoble dit avoir suspendu la prestation « face aux menaces » visant l’artiste, pour protéger le public, les équipes et les personnes présentes. Elle a dénoncé des intimidations et des violences, et rappelé que « dans un État de droit, les désaccords s’expriment par le débat et le dialogue, jamais par la menace ou la violence ».
En parallèle, la polémique s’était installée bien avant la soirée. Le 26 mai, au conseil municipal de Grenoble, des élus LFI locaux avaient expliqué vouloir boycotter Barbara Butch. Ils lui reprochaient sa signature d’une tribune liée à la proposition de loi dite Yadan, ainsi que sa participation annoncée à la Pride de Tel-Aviv 2025. Ces éléments ont servi de point d’appui à l’appel au boycott, puis à la mobilisation sur place.
Dans les heures qui ont suivi, plusieurs médias ont rapporté des jets de bouteilles, des sifflets, des insultes et des projectiles visant la scène. La mairie de Grenoble a indiqué que les conditions n’étaient plus réunies pour laisser le concert se dérouler normalement.
Pourquoi cette séquence crispe autant
Barbara Butch n’est pas une inconnue dans le paysage culturel français. Elle est régulièrement exposée à des attaques en ligne, et sa présence dans des événements à forte visibilité la place au croisement de plusieurs lignes de fracture : liberté artistique, militantisme pro-palestinien, antiracisme, et soupçon d’antisémitisme dès qu’un boycott vise une artiste identifiée comme soutenant un texte sur ce sujet. La controverse ne porte donc pas seulement sur un concert. Elle touche à la frontière, très disputée, entre critique politique d’Israël et ciblage d’une personne juive.
Le tract local distribué par des militants insoumis, montrant un drapeau LGBT frappé d’une étoile de David et maculé de sang, a aggravé la crise. Mathilde Panot a reconnu un « mauvais tract », tout en rejetant l’accusation d’antisémitisme. Son angle est clair : pour elle, le débat porte sur la guerre à Gaza et sur la dénonciation de ce qu’elle qualifie de « génocide du peuple palestinien ». De l’autre côté, ses adversaires voient dans l’image utilisée un marqueur antisémite évident, car elle associe symboles juifs, violence et mise en accusation d’une artiste.
Le sujet dépasse donc le seul cas grenoblois. Quand un tract, une banderole ou un appel au boycott utilise des symboles codés, il peut viser deux publics à la fois. D’un côté, il mobilise les militants déjà convaincus contre la politique israélienne. De l’autre, il inquiète les Juifs de France, qui y voient parfois une remise en cause de leur sécurité dans l’espace public. C’est précisément là que le conflit devient politique, mais aussi social : un même geste peut être présenté comme militant ou comme hostile, selon l’expérience de ceux qui le reçoivent.
Deux récits s’opposent
Pour La France insoumise, la ligne est connue : la critique d’Israël et le soutien aux Palestiniens ne relèvent pas de l’antisémitisme. Manuel Bompard a dit comprendre les « protestations pacifiques » contre la « prise de position politique » de Barbara Butch, en renvoyant au débat plus ancien sur le boycott d’événements culturels. Mathilde Panot, elle, insiste sur l’absence d’antisémitisme dans ses rangs et refuse que la critique de la politique israélienne soit assimilée à une haine des Juifs.
Mais cette défense se heurte à une contre-lecture tout aussi ferme. La Ville de Grenoble parle de menaces et de violences. Plusieurs responsables politiques nationaux ont, eux, condamné l’interruption du concert et dénoncé une dérive qui dépasse le simple débat militant. Dans cet affrontement, les bénéficiaires ne sont pas les mêmes : les partisans du boycott gagnent en visibilité auprès d’un électorat très mobilisé sur Gaza, tandis que les défenseurs de l’artiste et de la programmation culturelle portent le message inverse, celui d’une liberté de création mise sous pression.
Le point le plus sensible reste l’image du tract. La direction insoumise locale a choisi une mise en scène qui fait entrer le conflit israélo-palestinien dans un registre symbolique explosif. Ce choix sert une stratégie de clivage : durcir le rapport de force, montrer sa détermination, fédérer un camp. Mais il expose aussi le mouvement à un coût politique élevé, car l’opinion publique ne reçoit pas le message comme une abstraction. Elle voit un visuel, des mots, et une cible. Dans ce cas précis, la cible est une artiste. Et cela change tout.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur trois fronts. D’abord, les suites judiciaires et administratives que la Ville de Grenoble pourrait engager après cette soirée sous tension. Ensuite, la ligne nationale de LFI : le mouvement continue-t-il à défendre sans nuance sa branche locale, ou prend-il ses distances avec le tract et l’appel au boycott ? Enfin, le débat public autour de la liberté artistique, qui revient à chaque fois que la guerre à Gaza déborde sur les scènes, les festivals et les universités.
À plus court terme, l’enjeu est simple : savoir si cet épisode restera un accident local ou s’il deviendra un symbole de plus dans la bataille française autour de l’antisémitisme, du militantisme pro-palestinien et des limites du boycott culturel. Les prochains jours diront si le déminage politique est encore possible, ou si chacun préfère déjà durcir son camp.



