À la tête de l’ESCP, Thomas Jeanjean doit prouver qu’une grande école peut grandir sans perdre en exigence
Thomas Jeanjean prend la direction générale de l’ESCP dans un contexte de forte expansion. Entre nouvelles écoles, investissements et alertes du Hcéres, il devra concilier croissance et qualité.

Dans une grande école, changer de patron ne veut pas forcément dire changer de cap. La vraie question, c’est plus simple : comment continuer à grossir sans casser ce qui fait la réputation de l’établissement ?
Un passage de relais au moment où l’école accélère
Thomas Jeanjean prendra la direction générale de l’ESCP le 24 août, pour quatre ans. Il succède à Léon Laulusa, dont le départ a été annoncé fin mai. Le conseil d’administration de l’école a voté mardi soir. Le nouveau dirigeant arrive dans une maison qu’il connaît déjà de l’intérieur : il est aujourd’hui directeur général adjoint de la CCI de Paris Île-de-France, chargé de l’éducation, et supervise la politique éducative des écoles consulaires du groupe.
Ce détail compte. Dans les grandes écoles de commerce, la frontière entre gouvernance académique et gouvernance consulaire reste très politique. Quand un dirigeant vient de la chambre de commerce, certains y voient un signal de continuité institutionnelle. D’autres y lisent un risque de mainmise du financeur historique sur l’école. Thomas Jeanjean balaie cette lecture. Il dit espérer avoir été choisi pour ses vingt-cinq ans d’expérience dans l’enseignement supérieur, et non parce qu’il est « à la chambre ».
Cette nomination intervient alors que l’ESCP change d’échelle. Son plan stratégique 2026-2030, présenté en juin 2025, affiche une ambition claire : devenir la première université européenne de management. Pour y parvenir, l’école veut élargir son périmètre académique avec deux nouvelles briques : une école de technologie en 2027 et une école de gouvernance en 2029. La logique est simple : attirer davantage d’étudiants, élargir les disciplines, renforcer le rayonnement européen. Le bénéfice attendu est évident pour l’ESCP, ses diplômés et, plus largement, pour sa marque.
Ce que le Hcéres rappelle en creux
Mais la croissance a un prix. Dans son rapport publié le 9 juin 2026, le Hcéres, l’autorité publique qui évalue les établissements d’enseignement supérieur, salue la qualité globale de l’ESCP tout en pointant un sujet sensible : la viabilité financière du plan stratégique et la capacité de l’école à financer tous ses investissements. L’ancien rapport d’évaluation de 2021 allait déjà dans ce sens. Il relevait une capacité d’autofinancement trop limitée face aux projets immobiliers, humains et technologiques, et évoquait des investissements de plusieurs centaines de millions d’euros.
Le message n’est donc pas : « arrêtez tout ». C’est plutôt : tenez la route. Le régulateur rappelle qu’une école peut afficher de belles ambitions, multiplier les campus et grimper dans les classements, tout en se heurtant à des contraintes très concrètes : bâtiments à rénover, recrutements à assumer, coordination entre sites, et dépendance à des financements extérieurs. À ce stade, la question n’est pas seulement académique. Elle est aussi budgétaire, immobilière et organisationnelle.
Thomas Jeanjean répond en insistant sur la « croissance qualitative ». Il dit vouloir déployer le plan existant, pas en rouvrir un autre. Pour lui, l’enjeu est de rester sélectif à l’entrée tout en offrant une expérience étudiante à la hauteur de la réputation de l’école. En clair : ne pas remplir les promotions juste pour grossir, mais préserver le niveau de service, l’encadrement et l’insertion professionnelle. C’est précisément là que se joue l’équilibre entre l’intérêt de l’école, celui des étudiants et celui des équipes pédagogiques.
Des campus à harmoniser, des moyens à sécuriser
Le nerf de la guerre se trouve aussi dans les bâtiments. Le Hcéres souligne, dans son évaluation récente, des fragilités immobilières et une hétérogénéité entre campus qui peuvent nuire à l’uniformité de l’expérience étudiante. Là encore, le sujet n’est pas abstrait. Un étudiant qui suit un parcours multicampus ne vit pas la même école selon qu’il passe par Paris, Londres ou Madrid. La qualité de vie, l’accès aux services, les locaux, les espaces de travail et les équipements changent tout.
Thomas Jeanjean assure que des investissements importants sont planifiés sur plusieurs sites. La CCI Paris Île-de-France pousse d’ailleurs ce chantier, puisqu’elle reste un acteur clé de la tutelle éducative de l’ESCP. Sur ce point, l’intérêt de la chambre est clair : valoriser un actif prestigieux, renforcer son attractivité internationale et consolider un pôle éducatif qui compte dans l’écosystème francilien. À l’inverse, la vigilance du Hcéres sert l’intérêt des étudiants, des personnels et des financeurs publics ou parapublics : elle oblige à regarder la soutenabilité avant l’effet d’annonce.
L’école affiche pourtant des atouts solides. Elle reste très sélective, bien classée, internationale, et déjà structurée autour de plusieurs campus européens. En 2021, le Hcéres notait que cette stratégie multicampus constituait l’assise de son identité européenne. Le nouveau plan ne part donc pas d’une page blanche. Il prolonge une logique engagée depuis plusieurs années : faire de l’ESCP un groupe académique européen, et non une simple business school parisienne avec des antennes à l’étranger.
Entre continuité et vigilance
La vraie question pour les prochains mois tient moins à la nomination elle-même qu’à sa traduction concrète. Thomas Jeanjean a été confirmé dans un contexte où les deux directeurs généraux délégués, Francesco Rattalino et Cécile Kharoubi, restent en place. L’école affiche donc une continuité forte dans son équipe dirigeante. Cela peut rassurer les enseignants, les étudiants et les partenaires internationaux. Cela peut aussi signifier que la ligne stratégique ne bougera pas vite.
Mais une continuité n’efface pas les tensions. Si l’ESCP veut vraiment consolider sa place parmi les grandes écoles européennes, elle devra arbitrer entre plusieurs impératifs qui se contredisent parfois : croître sans diluer la sélectivité, investir sans fragiliser les finances, harmoniser les campus sans gommer leur diversité, recruter sans alourdir le modèle. Les gagnants d’une croissance réussie seraient les étudiants et l’école elle-même. Les perdants potentiels seraient les personnels, si les moyens ne suivent pas, et les usagers, si la qualité se fragmente.
Ce qui se joue maintenant, c’est la capacité du nouveau directeur général à transformer une ambition claire en exécution solide. Le calendrier est déjà posé : le 24 août pour la prise de fonctions, 2027 pour l’école de technologie, 2029 pour celle de gouvernance. Les prochains mois diront si l’ESCP tient son rythme sans laisser la facture s’alourdir trop vite.



