En Gironde, les incendies révèlent la vulnérabilité des sites industriels et posent la question de la protection des riverains
Les feux de forêt de 2022 ont mis sous tension le bassin industrialo-portuaire girondin. Derrière la menace sur les sites Seveso, c’est aussi l’emploi local et la sécurité des riverains qui se jouent.

Quand un feu de forêt se rapproche d’une zone industrielle, la question change immédiatement de nature. Il ne s’agit plus seulement de sauver des habitations ou des hectares de pins. Il faut aussi empêcher qu’un incendie n’atteigne des dépôts de carburant, des sites chimiques ou des installations classées à hauts risques.
Une alerte qui dépasse la seule forêt
En Gironde, l’été 2022 a imposé ce scénario de crise. Deux incendies hors norme ont touché le massif des Landes de Gascogne à partir du 12 juillet, avec plus de 30 000 hectares brûlés au total. Les services de l’État ont ensuite décrit un retour d’expérience marqué par la protection de sites sensibles, dont un site Seveso seuil haut et plusieurs établissements ICPE non Seveso.
Le mot Seveso désigne les établissements industriels qui manipulent des substances dangereuses en grande quantité. En France, la réglementation distingue notamment les sites « seuil haut », les plus exposés, et organise autour d’eux des plans de secours et des plans de prévention des risques technologiques, les PPRT, qui encadrent l’urbanisation autour des installations à risque.
Dans le bassin industrialo-portuaire bordelais, cette question est tout sauf théorique. Le port et les sites voisins concentrent des activités de chimie, d’hydrocarbures, de logistique et de stockage. À Bassens, la zone industrialo-portuaire revendique environ 110 entreprises, plus de 30 établissements à risque et 5 sites Seveso. À Ambès, le terminal hydrocarbures traite près de 4 millions de tonnes par an.
Ce que les pompiers protègent vraiment
Le front du feu ne menace pas seulement du foncier. Il menace aussi des réseaux, des cuves, des canalisations et des chaînes d’approvisionnement. Le ministère chargé de l’environnement rappelle qu’un accident industriel peut provoquer des effets thermiques, des explosions ou des rejets toxiques. Dans un contexte d’incendie de forêt, le danger est simple à résumer : une étincelle, une cuve, un stock de produits inflammables, et la crise bascule.
C’est là qu’intervient la logique NaTech, pour « naturel-technologique » : un aléa naturel déclenche ou aggrave un accident industriel. Le rapport interministériel consacré à ces risques insiste sur ce point. Les événements climatiques extrêmes, dont les incendies, deviennent un facteur de plus en plus central pour la prévention industrielle.
Dans la pratique, cela veut dire des moyens déployés très vite autour des sites stratégiques. Les industriels doivent activer leurs plans internes d’urgence, tandis que les pouvoirs publics coordonnent les secours, la surveillance et, si nécessaire, les évacuations. L’Ineris, l’expert public des risques industriels, rappelle d’ailleurs que les études de dangers servent de base aux plans de secours et à la maîtrise des risques autour des sites Seveso.
Une économie locale qui dépend de ces sites
Le sujet touche aussi l’emploi. Selon l’Insee, le complexe industrialo-portuaire de Bordeaux compte environ 8 100 emplois et pèse 13,3 % de l’emploi industriel girondin. L’industrie liée au port rassemble une forte proportion de grandes entreprises et d’ETI, avec des activités qui vont de la chimie au raffinage. Autrement dit, protéger ces sites, c’est aussi protéger une partie du tissu productif local.
Les collectivités portent ce raisonnement économique. Bordeaux Métropole met en avant le rôle moteur de l’industrie dans la création d’emplois et le maintien d’un territoire productif. De son côté, le port de Bordeaux présente Bassens et Ambès comme des nœuds logistiques majeurs pour le grand Sud-Ouest.
Mais cet argument économique a une contrepartie claire. Plus l’activité industrielle se concentre, plus le risque se concentre lui aussi. Et plus la zone est dense en installations à risques, plus la moindre défaillance peut avoir des effets en cascade sur les salariés, les riverains, la circulation des marchandises et la santé environnementale. C’est la logique même des PPRT : accepter une activité utile, mais lui imposer des garde-fous plus stricts.
Entre protection du site et critique du modèle
Les acteurs industriels défendent souvent une lecture pragmatique : ces sites sont indispensables à l’économie locale, à l’emploi et à l’approvisionnement. Les autorités locales vont dans le même sens quand elles soulignent la valeur stratégique du port et des zones industrielles de Bassens et d’Ambès.
La lecture critique, elle, insiste sur l’exposition croissante des territoires aux crises climatiques. Le rapport officiel sur les agressions naturelles et les installations industrielles note que les phénomènes extrêmes obligent à revoir la prévention, les exercices de crise et l’adaptation des sites. Pour les associations environnementales, cette séquence rappelle surtout que les risques ne se limitent pas à l’usine elle-même : ils tiennent aussi à l’implantation des activités dangereuses dans des zones déjà vulnérables.
Au fond, chacun regarde la même carte avec des intérêts différents. Les industriels veulent préserver l’activité et éviter l’arrêt de production. Les élus locaux veulent protéger l’emploi et l’image du territoire. Les secours, eux, cherchent à gagner du temps face à un feu qui peut changer de direction. Et les riverains demandent surtout une chose simple : que la proximité entre forêt, habitations et sites classés n’ajoute pas une catastrophe à une autre.
Ce qu’il faut surveiller ensuite
La suite se joue dans la durée. D’un côté, il faut voir si le feu reste à distance des installations sensibles. De l’autre, il faut suivre les conclusions des retours d’expérience engagés par l’État sur les incendies de 2022, qui doivent nourrir la préparation aux crises futures. C’est là que se décidera la vraie réponse politique : renforcer la prévention, adapter les sites et accepter que le risque industriel ne se pense plus sans le risque climatique.



