Manganèse : l’accord gabonais qui redonne de la visibilité à Eramet
Confronté à la décision du Gabon d'interdire les exportations de manganèse brut à partir de 2029, Eramet a négocié une montée en puissance de la transformation locale pouvant porter sur 700 000 tonnes de minerai par an. Le protocole ne vaut pas encore décision d'investissement pour trois usines. Il organise les étapes, les responsabilités et les conditions de rentabilité. C'est précisément cette prudence structurée qui en fait un accord important pour le Gabon et un jalon significatif dans la trajectoire 2026 du groupe minier.

Transformer une contrainte souveraine en feuille de route
Le point de départ n’est pas une initiative d’Eramet, mais une décision de Libreville. En annonçant l’arrêt des exportations de manganèse brut au 1er janvier 2029, le Gabon a voulu modifier le partage de la valeur créé par l’un de ses principaux minerais. L’objectif est de ne plus seulement extraire et expédier, mais de faire émerger davantage d’activités industrielles, d’emplois et de compétences sur le territoire. Pour Eramet, dont la filiale Comilog exploite la mine de Moanda et dont l’économie dépend largement de l’accès aux marchés internationaux, cette annonce ouvrait une période d’incertitude majeure.
Le protocole signé à Paris par l’État gabonais, Eramet et Comilog apporte une première réponse. Il ne remet pas en cause l’ambition souveraine du Gabon et ne cherche pas à repousser l’échéance de 2029. Il la traduit en feuille de route industrielle, avec l’objectif d’étudier la transformation locale de 700 000 tonnes de minerai par an à la fin de 2031. La nuance est essentielle : ce volume correspond à du minerai traité au Gabon, et non à 700 000 tonnes de produits finis. L’accord augmente sensiblement l’aval industriel sans prétendre convertir immédiatement l’ensemble des volumes extraits à Moanda.
Trois projets, pas trois chèques en blanc
La feuille de route repose d’abord sur une usine d’oxyde de manganèse envisagée près de Libreville. Elle pourrait produire 10 000 tonnes par an à partir d’environ 20 000 tonnes de minerai et entrer en service à la fin de 2028. Ce projet, le plus limité des trois, viserait des marchés à plus forte valeur ajoutée, notamment les batteries et certains aciers à haute performance. Sa taille réduite en fait aussi un premier test de la capacité à produire localement pour des clients spécialisés.
Le deuxième chantier concerne le Complexe métallurgique de Moanda. Sa rénovation et sa modernisation permettraient de porter sa capacité jusqu’à 70 000 tonnes d’alliages par an, à partir de 150 000 tonnes de minerai, avec un redémarrage possible à la fin de 2029. Le troisième projet change d’échelle : une nouvelle usine côtière pourrait produire 265 000 tonnes d’alliages par an et absorber 530 000 tonnes de minerai. Sa mise en service est envisagée en 2031, sous réserve de la disponibilité d’une énergie abondante, régulière et compétitive.
Ces calendriers donnent de la consistance à l’accord, mais ils ne doivent pas être confondus avec des engagements irrévocables. Les trois projets restent à l’étude. Chacun devra franchir ses propres étapes de validation technique, commerciale et financière. Cette architecture évite une promesse industrielle globale qui aurait été difficile à financer et à tenir. Christel Bories, la présidente-directrice générale d’Eramet, évoque ainsi une feuille de route reposant sur « des études techniques sérieuses » et « un cadre de travail transparent ».
L’énergie et la rentabilité au cœur du compromis
Le partage des responsabilités constitue le point le plus structurant du protocole. La République gabonaise s’engage à faire émerger, avec des partenaires tiers, les solutions énergétiques nécessaires au grand projet d’alliages. Cette condition n’a rien d’accessoire. La métallurgie du manganèse consomme beaucoup d’électricité ; sans capacité nouvelle et sans prix compétitif, transformer davantage sur place risquerait de déplacer la valeur sans créer une activité économiquement durable.
Eramet conserve de son côté l’évaluation autonome de la rentabilité des projets, de leurs débouchés et de leur performance industrielle. Un comité de suivi commun doit examiner chaque trimestre l’avancement de la feuille de route. Le compromis est donc assez lisible : le Gabon obtient un chemin concret vers davantage de transformation locale ; l’industriel n’est pas contraint d’investir sans visibilité sur l’énergie, les clients ou les coûts. Christel Bories insiste à ce titre sur « un partage clair des responsabilités et des conditions nécessaires à sa mise en œuvre ».
L’accord dépasse par ailleurs la construction d’usines. Une filière de biocharbon doit être testée à partir de coproduits de l’industrie forestière afin de remplacer une partie du coke importé. Le fonds d’amorçage « Fabriqué au Gabon » vise, lui, la création de 3 000 emplois industriels et le développement de fournisseurs locaux. Ces dispositifs répondent à une critique récurrente adressée aux projets miniers : leur faible diffusion dans le reste de l’économie. Leur portée dépendra toutefois des entreprises effectivement créées et de leur capacité à vivre au-delà des commandes de Comilog.
La consolidation d’une entreprise stratégique
Pour Eramet, l’accord gabonais confirme une trajectoire désormais claire et lisible. Il prolonge une stratégie fondée sur l’ancrage dans les pays producteurs, la montée en puissance de projets à forte valeur ajoutée et la construction de partenariats industriels de long terme. Sans lever toutes les incertitudes, il montre que le groupe est capable de transformer une contrainte souveraine en perspective de développement partagée.
L’intérêt du protocole dépasse la seule activité gabonaise. Par ses positions dans le manganèse, le nickel et le lithium, Eramet compte parmi les rares groupes européens présents à la fois sur plusieurs métaux indispensables à l’industrie et directement implantés dans les pays producteurs. Lors d’un colloque consacré aux minerais critiques organisé à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Industrie Sébastien Martin a d’ailleurs qualifié ces entreprises françaises d’« atout de plus dans la manche de la France et de l’Europe ». Dans un marché dominé par les rapports de puissance, cette présence constitue un point d’appui pour diversifier et sécuriser les approvisionnements européens.
En confortant le partenariat entre Eramet et le Gabon, l’accord participe ainsi à la consolidation d’une entreprise stratégique pour la souveraineté industrielle française et la transition énergétique. Sa portée se mesurera naturellement à la réalisation des projets annoncés. Mais il donne déjà une cohérence à la trajectoire du groupe : préserver un accès durable aux ressources, accompagner la transformation souhaitée par les pays producteurs et maintenir en Europe une capacité industrielle, technologique et diplomatique dans les métaux critiques.



