Recyclage du plastique : ce que 42,5 millions d’euros publics attendent encore de l’usine Carbios à Longlaville
Annoncée pour 2025, l'usine de biorecyclage de Longlaville n'a toujours pas démarré. Carbios reconnaît que le bouclage financier glissera au-delà du 30 septembre. Derrière ce énième report se joue la crédibilité d'une filière française du plastique recyclé.

Une usine annoncée pour 2025. Aucune production en 2026. Et 42,5 millions d’euros d’argent public déjà engagés. À partir de quand un projet industriel soutenu par l’État cesse-t-il d’être un pari raisonnable ?
Un chantier lorrain devenu test grandeur nature
Longlaville compte environ 2 400 habitants. La commune se situe dans le Pays-Haut, en Meurthe-et-Moselle, à quelques kilomètres du Luxembourg et de la Belgique. Ce territoire a payé cher la fin de la sidérurgie lorraine. Depuis 2022, il suit donc de très près le projet de méga-usine de biorecyclage implanté sur son sol.
Derrière ce chantier, il y a Carbios. Cette biotech clermontoise a mis au point un procédé de recyclage enzymatique du PET, le plastique des bouteilles, des barquettes et du polyester. Des enzymes décomposent la matière en ses briques élémentaires. Celles-ci sont purifiées, puis transformées en un PET aux caractéristiques comparables à du plastique vierge. L’entreprise revendique plus de 95 % de conversion en vingt-quatre heures sur son démonstrateur.
L’enjeu dépasse largement l’emballage. Le polyester est devenu la fibre dominante du textile mondial, avec environ 67 millions de tonnes consommées chaque année. Or les vêtements usagés sont presque jamais recyclés en nouveaux vêtements. C’est précisément ce verrou que le pari d’une filière française du polyester recyclé entend faire sauter.
Ce que dit le communiqué du 3 août
Le 3 août 2026, Carbios a publié un point d’étape. Plusieurs partenaires bancaires ont obtenu l’accord de leur comité de crédit. L’information n’est pas anecdotique : le financement du site commence à se concrétiser, et ne relève plus seulement de la discussion.
Mais l’entreprise reconnaît dans le même mouvement que l’objectif d’un bouclage financier au 30 septembre 2026 ne sera pas tenu. Certaines parties prenantes poursuivent leurs vérifications. Le démarrage de la production, visé jusqu’ici au premier semestre 2028, se décale donc mécaniquement. Carbios promet un nouveau point le 24 septembre, avec ses résultats semestriels.
C’est le troisième décalage annoncé depuis fin 2024. En décembre 2024, les travaux avaient été repoussés de six à neuf mois. En décembre 2025, l’entreprise ajoutait trois mois supplémentaires. L’usine devait initialement ouvrir en 2025.
Un montage à 230 millions, un territoire qui attend
Le projet est évalué à environ 230 millions d’euros. Son financement repose sur quatre briques. D’abord 42,5 millions d’aides publiques confirmées et conventionnées, dont 30 millions de l’État via France 2030 et 12,5 millions de la Région Grand Est. Ensuite de la dette bancaire, adossée à des garanties publiques françaises et danoises. Puis des apports en fonds propres de partenaires privés. Enfin l’apport en nature de Carbios, propriété intellectuelle comprise.
L’usine sera portée par une société dédiée, dans laquelle Carbios restera minoritaire et non contrôlante. Sa dette ne pèsera donc pas sur les comptes consolidés du groupe. Ce choix protège le bilan de l’entreprise. Il alourdit en revanche le tour de table, ce qui explique une partie des délais.
L’impact n’est pas le même pour tous. Les grandes marques associées au projet, dans la cosmétique, la boisson et le textile, sécurisent leur conformité future à moindre risque. Carbios, elle, joue son passage à l’échelle industrielle. Et le bassin de Longwy attend toujours les 150 emplois directs et indirects promis depuis quatre ans.
Souveraineté affichée, doutes persistants
Politiquement, le dossier coche toutes les cases. Au printemps 2026, l’exécutif a inscrit le site sur une liste de 150 grands projets industriels bénéficiant de procédures d’instruction accélérées. La réglementation pousse aussi dans ce sens. Le règlement européen sur les emballages, applicable à partir du 12 août 2026, imposera 30 % de matière recyclée dans les emballages en PET dès 2030. Un arrêté français de septembre 2025 prévoit en outre une prime pouvant atteindre 1 000 euros par tonne pour l’incorporation de plastiques recyclés issus de flux difficiles.
Les réserves n’ont pas disparu pour autant. Dans le secteur, certains observateurs pointent un paradoxe : le partenariat signé fin 2025 avec le chinois Wankai permettra d’exporter vers l’Europe un PET recyclé issu de la même technologie, probablement moins cher. Les inconnues qui entourent encore le montage industriel restent nombreuses, à commencer par les préventes : environ 50 % de la capacité en novembre 2025, pour un objectif fixé à 70 %.
D’autres contestent la logique même. Zero Waste France et le WWF critiquent de longue date la consommation énergétique et l’opacité comptable du recyclage chimique. Le procédé enzymatique n’est pas la pyrolyse, et son bilan diffère. Mais Bruxelles l’a rangé dans la même catégorie réglementaire en février 2026. Ces associations rappellent surtout une hiérarchie européenne : réduire d’abord, réemployer ensuite, recycler seulement après.
Le rendez-vous du 24 septembre
La prochaine échéance est datée. Le 24 septembre 2026, Carbios publiera ses résultats semestriels et devra préciser son calendrier. Trois indicateurs diront l’essentiel : le taux de préventes réellement atteint, le niveau de trésorerie et le nouvel horizon de démarrage. Ce dernier chiffre mérite l’attention. La trésorerie s’élevait à 101 millions d’euros fin 2022, à 72 millions au 30 juin 2025, à environ 60 millions fin 2025. Chaque trimestre sans closing rapproche un peu plus le calendrier industriel du calendrier financier.



