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Brésil : quand le soupçon de corruption remonte jusqu’au sommet de l’État

ENQUÊTE — Pendant plus d’un an, le puissant lobby brésilien de la grande distribution a bataillé pour obtenir une réforme représentant, selon son président, plus de 10 milliards de reais par an. À la veille de sa signature, 132 000 reais sont remis à un projet associé à l’épouse du vice-président Geraldo Alckmin. Vingt-quatre heures plus tard, le patron de ce lobby se retrouve auprès de Lula pour la signature du décret qu’il réclamait. Aucune preuve ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’une décision publique a été achetée. Mais, pour l’ancien haut magistrat Jean-Paul Laborde, les éléments connus sont suffisamment troublants pour rechercher l’existence d’un mécanisme corruptif. L’affaire brésilienne illustre une question universelle : à partir de quand la proximité entre argent et pouvoir devient-elle un système ? 132 000 reais aujourd’hui, plusieurs milliards demain…

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ENQUÊTE — Pendant plus d’un an, le puissant lobby brésilien de la grande distribution a bataillé pour obtenir une réforme représentant, selon son président, plus de 10 milliards de reais par an. À la veille de sa signature, 132 000 reais sont remis à un projet associé à l’épouse du vice-président Geraldo Alckmin. Vingt-quatre heures plus tard, le patron de ce lobby se retrouve auprès de Lula pour la signature du décret qu’il réclamait. Aucune preuve ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’une décision publique a été achetée. Mais, pour l’ancien haut magistrat Jean-Paul Laborde, les éléments connus sont suffisamment troublants pour rechercher l’existence d’un mécanisme corruptif. L’affaire brésilienne illustre une question universelle : à partir de quand la proximité entre argent et pouvoir devient-elle un système ?

132 000 reais aujourd’hui, plusieurs milliards demain…

Il y a d’abord une chronologie. Depuis juin 2024, l’ABRAS, puissante association représentant les supermarchés brésiliens, mène une offensive pour transformer le Programa de Alimentação do Trabalhador (PAT), programme créé en 1976 qui permet aux entreprises de financer l’alimentation de leurs salariés en bénéficiant d’un avantage fiscal. Plus de vingt millions de travailleurs sont concernés. L’enjeu économique est considérable : João Galassi, président de l’ABRAS, évalue lui-même à plus de 10 milliards de reais par an les effets potentiels de la réforme pour les commerces.

Puis l’argent entre dans l’histoire. Le 10 novembre 2025, 132 000 reais sont officiellement remis à Padaria Artesanal, un projet mené par Lu Alckmin, épouse du vice-président Geraldo Alckmin. Le versement n’est pas clandestin. L’ABRAS elle-même communique sur l’opération. Mais ce soir-là, devant les dirigeants de la grande distribution, Galassi annonce aussi que Lula signera le lendemain le décret réformant le PAT. Alckmin intervient lui aussi sur la question de la réforme. La salle applaudit à tout rompre. Vingt-quatre heures plus tard, le texte est effectivement signé.

Et Galassi est là.

Le 10 novembre, l’argent. Le 11, le décret

La scène du lendemain est des plus troublantes. La signature se déroule au Palácio da Alvorada, la résidence officielle du président de la République, dans un format restreint. Autour de Lula figurent Geraldo Alckmin et plusieurs ministres de premier plan. À leurs côtés, João Galassi, l’homme qui s’est battu pendant plus d’un an pour obtenir cette réforme, qui en chiffre les bénéfices potentiels en milliards et qui, la veille encore, participait à la remise de 132 000 reais au projet associé à l’épouse du vice-président.

Pour Jean-Paul Laborde, ancien haut magistrat et ancien secrétaire général adjoint des Nations unies, spécialiste international de la lutte contre la criminalité organisée et la corruption et membre du Conseil de direction de l’Association internationale de droit pénal, c’est précisément ce rapprochement des faits qui doit retenir l’attention. « En matière de corruption, on ne peut pas raisonner en isolant artificiellement chaque événement. Il faut regarder la chaîne : qui demande quoi, qui rencontre qui, quels avantages sont consentis et quelles décisions interviennent ensuite. Lorsqu’un financement, un accès privilégié au pouvoir et une décision économique majeure se succèdent ainsi, il existe au minimum des éléments qui justifient de rechercher une éventuelle contrepartie. »

Il faut être précis : aucun élément disponible ne permet d’affirmer que les 132 000 reais ont acheté la réforme du PAT ou qu’Alckmin et Lula ont participé à un pacte de corruption. Mais il est possible de caractériser l’existence d’une séquence suffisamment inhabituelle qui justifie des vérifications approfondies. Il est évident que l’on ne peut attendre de disposer de cette preuve avant de commencer à enquêter d’enquêter car cela reviendrait à inverser le fonctionnement même de la justice. « On n’ouvre évidemment pas une enquête parce que la corruption est déjà démontrée, poursuit Jean-Paul Laborde. On enquête pour déterminer si elle existe. À partir des éléments aujourd’hui publics, je ne dirais pas que la corruption est établie. Je dirais en revanche qu’il existe un faisceau d’indices d’indices suffisamment troublants pour devoir vérifier s’il y a eu contrepartie . »

Ce qu’Yves Mény nous a appris sur la corruption

Pour un lecteur français, cette affaire renvoie directement à un livre qui fit date. Il y a quelques décennies, dans La Corruption de la République, le professeur Yves Mény, grand spécialiste du fonctionnement de la démocratie, montrait que la corruption moderne ne pouvait plus être réduite à l’image primitive de l’enveloppe glissée sous une table. Elle prospère dans un univers d’arrangements, de passe-droits, de confusion des rôles et de frontières devenues poreuses entre intérêts publics et privés.

La force de Mény était précisément de déplacer le regard. Certaines pratiques ne sont pas elles-mêmes constitutives de corruption. Mais elles créent un environnement dans lequel celle-ci peut prospérer. La corruption peut alors prendre appui sur des mécanismes parfaitement intégrés au fonctionnement normal du système politique. L’arrangement devient une habitude ; le conflit d’intérêts cesse même d’être perçu ; l’accès privilégié au décideur finit par apparaître naturel.

C’est cette grille qui rend la séquence brésilienne très préoccupante. Pris séparément, tous les faits possèdent une explication. L’ABRAS a le droit de défendre ses intérêts. Elle peut financer une œuvre sociale. Alckmin peut participer à ses manifestations, dire tout le bien qu’il pense d’une réforme pour laquelle il s’est battu. Galassi, le puissant patron de la fédération des commerces peut rencontrer des ministres. Lula peut inviter un représentant patronal à la signature d’un décret même s’il est particulièrement étrange qu’il soit le seul invité sur la photo… Mais si l’on additionne ces événements, alors une configuration différente apparait : un intérêt économique demande une réforme, accède aux décideurs, verse de l’argent à un projet associé à l’environnement familial de l’un d’eux et obtient ensuite une décision dont il se félicite publiquement.

Un enchainement qui n’est pas sans rappeler le scandale de la Banco Master et du juge de la Cour Suprême, Alexandre de Moraes, qui secoue actuellement le Brésil…

En France, il est certain que la question du conflit d’intérêts serait immédiatement posée

Depuis les grandes affaires politico-financières des années 1980 et 1990, la doctrine française a précisément évolué sur ce terrain. Le conflit d’intérêts ne suppose pas qu’une enveloppe ait été remise clandestinement. Il existe dès lors qu’un intérêt public et un intérêt privé interfèrent de manière à influencer, ou même à paraître influencer, l’exercice indépendant et impartial d’une fonction. Et l’intérêt privé peut être indirect, notamment lorsqu’il concerne l’activité d’un conjoint.

Dans une lecture française, plusieurs portes d’entrée seraient donc envisageables au regard de notre droit pénal, à savoir avec prudence : le conflit d’intérêts, si l’avantage accordé au projet lié à l’entourage familial d’un décideur a pu altérer ou paraître altérer son impartialité ; la prise illégale d’intérêts, si une personne publique a pris, reçu ou conservé, directement ou indirectement, un intérêt dans une opération dont elle avait la charge ; la corruption, si une décision publique a été sollicitée ou obtenue en échange d’un avantage ; et le trafic d’influence, si un avantage a été octroyé pour monnayer une influence réelle ou supposée auprès d’une autorité.

La question française en France serait donc moins : « Pouvez-vous déjà prouver que le décret a fait l’objet d’un trafic d’influence ? » que : « Existe-t-il suffisamment d’éléments pour rechercher si un avantage a été accordé en contrepartie d’une décision publique ? »

Pour Jean-Paul Laborde, c’est là que l’affaire change de dimension. « Lorsque vous avez un acteur économique qui dispose d’un accès privilégié aux responsables chargés de la décision qui le concerne, qui entretient avec leur environnement des relations financières et qui obtient parallèlement une décision correspondant à ses intérêts, vous devez vous demander si vous êtes encore devant une simple succession de coïncidences. Ce que l’on doit rechercher, c’est l’existence éventuelle d’un mécanisme… De faisceaux d’indices établissant une infraction de cette nature. »

Autrement dit, il ne s’agirait pas d’écrire que l’infraction est constituée, mais de Il faudrait donc rapidement vérifier avant que les preuves ne disparaissent vérifier si les éléments matériels et intentionnels exigés par le droit pénal peuvent être réunis : qui a promis, donné ou reçu quoi ; à quel moment ; dans quel but ; et avec quel lien possible avec la décision publique.

Les investigations seraient pourtant élémentaires. Reconstituer les communications entre l’ABRAS et le gouvernement. Comparer les versions successives du décret aux demandes formulées par le lobby. Identifier qui a invité Galassi auprès de Lula. Retracer précisément l’origine, la destination et l’utilisation des 132 000 reais. Rechercher d’éventuels autres versements. Et surtout établir la chronologie exacte des arbitrages gouvernementaux.

Le soupçon remonte désormais jusqu’à Lula

C’est ici que l’affaire cesse de concerner seulement Galassi et Alckmin. Car Lula est celui qui signe. C’est dans sa résidence officielle que le président de l’ABRAS est accueilli. C’est son gouvernement qui arbitre la réforme. Et c’est sous sa présidence que cette extraordinaire proximité entre un puissant intérêt privé et le sommet de l’État semble n’avoir déclenché, jusqu’à présent, aucune réaction à la mesure des interrogations qu’elle soulève.

Jean-Paul Laborde insiste sur cette dimension systémique : « Le véritable danger commence lorsque ces pratiques ne sont plus perçues comme exceptionnelles. Un système potentiellement corruptif n’est pas nécessairement un système dans lequel tout le monde reçoit de l’argent. C’est un système dans lequel l’accès, les relations personnelles, les avantages consentis et la décision publique peuvent finir par fonctionner ensemble. C’est précisément pour protéger les responsables publics eux-mêmes qu’il faut faire toute la lumière sur des faits qui paraissent troublants, et ce dans l’intérêt de tous. »

Cette analyse rejoint presque mot pour mot la thèse centrale d’Yves Mény. La corruption devient réellement dangereuse lorsqu’elle cesse d’être une anomalie pour se greffer sur le fonctionnement ordinaire des institutions. Les procédures demeurent, les décisions conservent les apparences de la légalité, chacun peut expliquer séparément son comportement. Mais, derrière cette légalité formelle, prospère éventuellement un autre système : celui des accès, des relations et des arrangements.

Une affaire de démocratie

Personne ne peut aujourd’hui écrire sérieusement que Lula ou Geraldo Alckmin ont « vendu » la réforme du PAT. Les éléments publics ne le démontrent pas. Mais l’erreur inverse serait tout aussi grave : considérer que puisqu’aucune contrepartie n’est encore prouvée, il n’existe rien à rechercher.

Le Brésil dispose d’une justice puissante, d’une presse libre et d’institutions qui ont démontré, du Mensalão à Lava Jato, leur capacité à enquêter jusqu’au sommet de l’État. C’est précisément pour cette raison que le silence autour de cette séquence pose question.

Une enquête pourrait parfaitement conclure qu’il n’existe aucun rapport entre les 132 000 reais, les demandes de l’ABRAS et la décision signée par Lula. Ce serait la meilleure façon de dissiper le soupçon. Et d’écarter aussi les rumeurs, plus lourdes de conséquences, d’un possible financement illégal de la campagne électorale pour les mêmes causes… Mais ne pas rechercher ce lien reviendrait à accepter qu’un puissant lobby puisse financer un projet associé à la famille du vice-président, obtenir presque simultanément une réforme représentant plusieurs milliards et accéder au cercle présidentiel au moment de sa signature sans que personne ne juge nécessaire de comprendre cette extraordinaire proximité.

Si une telle situation était examinée en France, elle pourrait donner lieu, selon les preuves recueillies, à un signalement au parquet, à une enquête préliminaire, voire à l’ouverture d’une information judiciaire. Les enquêteurs chercheraient alors non pas à confirmer une thèse politique, mais à établir ou écarter des qualifications pénales précises : conflit d’intérêts, prise illégale d’intérêts, corruption, trafic d’influence, voire financement politique irrégulier si des flux financiers distincts étaient démontrés.

En démocratie, la question reste finalement la même : la corruption commence-t-elle avec l’enveloppe, ou lorsque le système politique s’habitue tellement aux arrangements qu’il finit par ne plus les voir ?

Au Brésil, c’est désormais au pouvoir de Lula de répondre.

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