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ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 28 août 1944 : Marseille libérée, la République revient avec les résistants et les soldats d’Afrique

La victoire ne se joue pas seulement sur les barricades et dans les forts. Il faut aussi rendre la ville à ses habitants, rétablir les services publics et faire reconnaître un pouvoir démocratique après quatre années de dictature.

Libération de Marseille
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Le 28 août 1944, Marseille sort de près de deux années d’occupation allemande. Après plusieurs jours de combats, la garnison commandée par le général Hans Schäffer dépose les armes devant les forces françaises. Dans les rues, les résistants côtoient les tirailleurs algériens, les goumiers marocains et les soldats de l’armée régulière.

La victoire est militaire. Elle est aussi politique. Il faut désormais rétablir la République, remettre l’administration en marche et imposer une autorité civile reconnue par les habitants, les résistants et les Alliés. Cette seconde bataille, moins spectaculaire, touche au cœur de toute démocratie : un pouvoir ne dure pas seulement parce qu’il commande, mais parce qu’il est jugé légitime.

Une ville occupée, affamée et stratégique

Marseille est occupée par les forces allemandes depuis novembre 1942. Son port, l’un des plus importants de Méditerranée, en fait une cible stratégique. Contrôler la ville, c’est tenir une porte d’entrée vers la vallée du Rhône et disposer d’un outil logistique capable d’approvisionner des armées entières.

L’occupation a profondément meurtri la cité. En janvier et février 1943, les autorités allemandes, avec la collaboration de l’administration et de la police de Vichy, organisent de vastes rafles et la destruction d’une partie des quartiers du Vieux-Port. Des milliers d’habitants sont expulsés. Plusieurs centaines de personnes sont déportées.

Lorsque les Alliés débarquent en Provence le 15 août 1944, la reprise de Toulon et de Marseille devient un objectif essentiel. Mais le commandement allié ne prévoit pas encore d’attaquer immédiatement la cité phocéenne. Le calendrier va être bousculé par la rapidité de l’offensive française et par le soulèvement intérieur.

À partir du 19 et du 20 août, les Forces françaises de l’intérieur appellent à la grève générale et passent à l’action. Environ un millier de résistants prennent les armes. Ils dressent des barricades, occupent des bâtiments publics et dégagent une partie du centre-ville, notamment entre la préfecture et la Bourse.

Leur action est décisive, mais leurs moyens restent limités. Les combattants manquent d’armes lourdes et de munitions. Ils peuvent harceler les troupes allemandes et tenir certains secteurs, pas réduire seuls les positions fortifiées qui dominent la ville.

À quelques dizaines de kilomètres, le général Joseph de Goislard de Monsabert perçoit l’occasion. Il commande la 3e division d’infanterie algérienne, intégrée à l’armée B du général Jean de Lattre de Tassigny. Alors qu’une partie de ses unités reste engagée autour de Toulon, il lance ses hommes vers Marseille.

Cette armée française est plurielle. La bataille de Marseille mobilise surtout des tirailleurs algériens, des spahis et des goumiers marocains, aux côtés des FFI et d’autres unités régulières. Plus largement, les forces françaises débarquées en Provence comprennent aussi des combattants venus d’Afrique subsaharienne, des Antilles, du Pacifique, de Corse et de la France libre. Cette diversité, longtemps reléguée au second plan du récit national, est aujourd’hui mieux documentée par le ministère des Armées dans son histoire du débarquement de Provence.

Du soulèvement à la capitulation allemande

Le 23 août, les premiers éléments de la 3e division d’infanterie algérienne pénètrent dans Marseille. Les résistants servent de guides, renseignent les soldats et combattent à leurs côtés. Le général de Monsabert installe son poste de commandement au cœur de la ville et demande à Schäffer de capituler.

Le commandant allemand refuse. Sa garnison tient encore des positions solides autour des installations portuaires, de Notre-Dame-de-la-Garde, du fort Saint-Nicolas, du Prado, d’Endoume, du Roucas-Blanc et du parc Borély. Les batteries allemandes continuent de tirer sur la ville.

Les combats deviennent une succession d’assauts urbains. Les 3e et 7e régiments de tirailleurs algériens avancent dans les rues, soutenus par des blindés. Les tabors marocains ferment les voies de retraite et attaquent plusieurs points d’appui. Le 25 août, les troupes françaises et les FFI progressent vers Notre-Dame-de-la-Garde, position dominante transformée en forteresse.

Le 27 août, le 1er tabor marocain s’empare du fort Saint-Nicolas. Le dispositif allemand se disloque. Schäffer accepte alors de négocier. Selon les archives photographiques de l’ECPAD, l’accord de reddition est signé le 27 août à 20 heures et devient effectif le 28 août à 15 heures.

Ce jour-là, environ 7 000 soldats allemands déposent les armes. Des redditions ont lieu dans plusieurs secteurs, notamment dans le nord de Marseille. Les prisonniers sont regroupés à Sainte-Marthe. La bataille s’achève avec plusieurs semaines d’avance sur les premières prévisions alliées.

Le coût humain reste lourd. Les chiffres varient selon les périmètres retenus par les sources, mais le ministère des Armées souligne l’importance des pertes subies par les troupes régulières pendant la campagne et les combats de la ville. Les unités nord-africaines ont payé un prix particulièrement élevé.

La prise du port est un succès stratégique majeur, même si ses installations sont encombrées d’épaves et gravement endommagées. Après leur remise en état, Marseille et Toulon deviennent des artères logistiques essentielles. Plus de 900 000 hommes et environ quatre millions de tonnes de matériel transiteront par les deux ports, selon les données historiques de Chemins de mémoire.

Libérer une ville, puis rendre le pouvoir légitime

La disparition de l’occupant ne règle pas automatiquement la question du pouvoir. À Marseille, plusieurs légitimités se rencontrent : celle des résistants qui ont pris les risques de l’insurrection, celle des militaires qui viennent de remporter la bataille et celle du Gouvernement provisoire de la République française, dirigé par Charles de Gaulle.

Le GPRF veut empêcher que les territoires libérés soient administrés par les Alliés. Il veut aussi éviter que chaque groupe armé ou chaque organisation résistante exerce durablement sa propre autorité locale. La République doit revenir vite, mais elle doit revenir avec des représentants capables d’être reconnus par tous.

Cette mission revient notamment à Raymond Aubrac. Nommé commissaire régional de la République pour le Sud-Est, il doit faire respecter l’autorité du gouvernement provisoire auprès des Alliés, des résistants et de la population. Les Archives départementales des Bouches-du-Rhône conservent les documents qui témoignent de cette préparation administrative menée avant même la fin des combats.

Les commissaires de la République disposent alors de pouvoirs exceptionnels. Ils doivent rétablir les services publics, assurer l’ordre, remplacer les responsables compromis avec Vichy et répondre aux besoins urgents de la population. Leur autorité est forte, mais transitoire. Elle doit permettre le passage de la clandestinité à l’État de droit.

Le cadre juridique existe déjà. L’ordonnance du 9 août 1944 affirme que la République n’a jamais cessé d’exister en droit et organise le rétablissement de la légalité républicaine. Elle annule notamment les actes constitutionnels de Vichy et les textes discriminatoires visant les Juifs. L’enjeu n’est donc pas de créer un nouveau régime à Marseille, mais de rendre effectif le retour de la République.

Ce moment résonne avec la France de 2026, sans qu’il soit question de comparer la situation présente à l’Occupation. Le parallèle porte sur la légitimité. Comment maintenir la confiance lorsque les institutions traversent une crise, lorsque l’autorité paraît lointaine ou lorsque les décisions d’exception deviennent nécessaires ?

La dix-septième vague du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, publiée en février 2026, mesure l’ampleur du malaise. Seuls 23 % des Français interrogés estiment que la démocratie fonctionne bien dans leur pays, contre 76 % qui jugent qu’elle fonctionne mal. Par ailleurs, 52 % considèrent que l’absence de majorité absolue à l’Assemblée nationale a affaibli le rôle du Parlement.

Ces chiffres ne traduisent pas un rejet uniforme de toute autorité. Le CEVIPOF observe que la proximité résiste mieux que les institutions nationales. C’est une leçon que l’été 1944 illustre à sa manière : l’autorité civile s’impose plus solidement lorsqu’elle sait agir, rendre des comptes et travailler avec les forces déjà présentes sur le terrain.

La mémoire de Marseille pose aussi la question de la reconnaissance. En 2024, les cérémonies du 80e anniversaire du débarquement de Provence ont officiellement mis en avant ses dimensions française, franco-américaine et franco-africaine. La Ville de Marseille a, de son côté, consacré une table ronde à la part des soldats longtemps oubliés.

Reconnaître les tirailleurs, les goumiers, les spahis, les combattants venus d’Afrique subsaharienne et les résistants étrangers ne retranche rien au rôle des autres libérateurs. Cela rend le récit plus exact. Une démocratie consolide sa légitimité lorsqu’elle accepte de regarder toute son histoire, y compris la contradiction entre l’engagement de soldats colonisés pour la liberté et les inégalités qu’ils subissaient dans l’empire.

Le 28 août 1944, Marseille n’est donc pas seulement délivrée d’une armée d’occupation. Elle devient un laboratoire du retour républicain. Des forces différentes doivent cesser de combattre séparément pour reconstruire ensemble un ordre politique commun. Plus de huit décennies après, la leçon demeure : l’autorité démocratique ne se décrète pas. Elle se gagne par l’action, la justice, la proximité et une mémoire qui n’efface personne.

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