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ANALYSES & OPINIONS La culture sous pression

À Amiens, l’annulation du concert de Barbara Butch relance le débat sur la liberté culturelle face aux pressions militantes

La salle La Lune des Pirates a annulé une soirée avec Barbara Butch, invoquant des raisons de sécurité. Laurent Nuñez conteste ce choix et défend la liberté d’expression.

Journaliste préparant un reportage à Amiens dans une rédaction locale, avec micro, carnet et carte floue sur le bureau
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En bref

La Lune des Pirates a annulé la soirée du 19 septembre à Amiens, où devait se produire Barbara Butch, en raison de conditions de sécurité jugées insuffisantes. Le ministre de l’Intérieur estime pourtant que les garanties nécessaires existaient. L’affaire prolonge les tensions autour des pressions militantes et de la liberté de programmation culturelle.

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Une soirée musicale peut-elle être annulée avant même l’ouverture des portes, lorsqu’une artiste devient la cible d’une campagne de contestation ? À Amiens, la réponse est désormais oui. Le concert de Barbara Butch, prévu le 19 septembre 2026, ne se tiendra pas. La salle invoque des conditions de sécurité qui ne seraient plus réunies.

Une annulation sur fond de tensions politiques

La soirée devait clôturer la semaine d’inauguration du nouveau projet de La Lune des Pirates à Amiens. Trois artistes figuraient au programme, dont la DJ Barbara Butch. L’événement devait se dérouler dans le nouveau club de la salle, situé quai Bélu.

Le 8 septembre, l’équipe de La Lune des Pirates a annoncé l’annulation. Elle a expliqué que, « après étude des éléments contextuels liés à l’organisation de cette soirée et des spécificités d’accès au Club », les conditions nécessaires « à la sécurité et à l’accueil du public » n’étaient plus réunies.

La salle n’a pas explicitement indiqué que cette décision résultait de la campagne visant Barbara Butch. Toutefois, l’Association France Palestine Solidarité, qui avait appelé au boycott de la soirée, a revendiqué son efficacité. Sa section amiénoise a publié le message suivant : « L’appel au boycott a fonctionné, le concert est annulé. »

Le maire d’Amiens et président d’Amiens Métropole, Frédéric Fauvet, a défendu une décision « difficile ». Il a estimé que la configuration du lieu ne permettait pas de garantir la sécurité de l’événement, tout en regrettant que les organisateurs aient dû renoncer.

Ce que dit le ministre de l’Intérieur

Laurent Nuñez a, de son côté, « déploré » l’annulation. Le ministre de l’Intérieur a assuré que « toutes les garanties de sécurité » avaient été apportées par les services de l’État.

Dans un message publié le 10 septembre, il a indiqué que des contacts avaient été pris localement avec les organisateurs. L’objectif était d’examiner les mesures de protection nécessaires pour permettre à l’artiste de se produire « sans incident et dans les meilleures conditions possibles ».

Laurent Nuñez a également écrit que « la défense de la liberté d’expression ne doit souffrir d’aucun renoncement ». Cette position place l’État face à une question délicate : garantir la sécurité d’un spectacle, sans donner le sentiment qu’une mobilisation hostile peut décider de la programmation culturelle.

Dans les faits, la divergence porte moins sur le principe de la protection que sur son niveau. Le ministre considère que les conditions de sécurité pouvaient être réunies. La salle, elle, estime que sa configuration et son environnement ne permettaient plus de garantir suffisamment l’accès et l’accueil du public.

Pourquoi Barbara Butch est-elle visée ?

Barbara Butch est devenue l’une des figures les plus identifiées de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en juillet 2024. Elle avait participé à une séquence artistique qui avait suscité de nombreuses réactions. Depuis, elle est régulièrement la cible d’attaques liées à son orientation sexuelle, à son apparence physique et à son engagement public.

La DJ est également de confession juive. Des militants propalestiniens lui reprochent d’avoir signé une tribune favorable à une proposition de loi portée par la députée Caroline Yadan. Ce texte visait à mieux prendre en compte certaines formes contemporaines d’antisémitisme. Il a depuis été retiré.

Pour les militants qui contestent sa venue, la mobilisation relève donc d’une opposition politique à ses prises de position et à son association à ce texte. Pour ses soutiens, ces campagnes dépassent le débat politique et prennent la forme d’attaques personnelles, parfois antisémites ou LGBTphobes.

Ces deux lectures ne produisent pas les mêmes conséquences. Un boycott consiste à appeler le public à ne pas participer à un événement. Une intimidation ou une entrave vise, elle, à empêcher matériellement sa tenue. La frontière entre les deux dépend des méthodes employées et des effets constatés.

Après Grenoble, une nouvelle alerte pour les salles

L’annulation d’Amiens intervient quelques semaines après un incident à Grenoble. En juillet 2026, un concert de Barbara Butch avait été interrompu par une action de militants propalestiniens et de membres ou sympathisants de La France insoumise. L’artiste avait dû quitter la scène sous protection.

Le parquet de Grenoble a ouvert une enquête pour « délit d’entrave concertée aux libertés ». Cette infraction vise notamment le fait d’empêcher, de manière concertée et par des pressions ou des menaces, l’exercice d’une liberté. Elle est passible d’un an d’emprisonnement.

Cette procédure ne préjuge pas des responsabilités. Elle montre cependant que les perturbations de spectacles peuvent dépasser le simple désaccord militant. Lorsqu’un événement est interrompu, la justice doit déterminer s’il s’agit d’une manifestation, d’une intrusion, de menaces ou d’une entrave pénalement répréhensible.

Pour les salles de concert, l’enjeu est très concret. Elles doivent protéger les artistes, les salariés et le public. Elles doivent aussi évaluer leurs moyens réels : effectifs de sécurité, accès au bâtiment, évacuation, contrôle des entrées et proximité éventuelle de rassemblements.

Une grande structure peut parfois mobiliser davantage d’agents, filtrer les accès ou modifier son dispositif. Une salle plus petite dispose de marges limitées. La Lune des Pirates, scène de musiques actuelles associative, doit donc arbitrer entre sa mission culturelle, ses moyens matériels et la responsabilité qu’elle assume en cas d’incident.

Liberté de programmation contre logique de sécurité

L’affaire oppose ainsi plusieurs intérêts. Le ministère de l’Intérieur défend la liberté de création et veut éviter qu’une pression militante impose une déprogrammation. La salle cherche d’abord à garantir la sécurité de son public et de ses équipes. Les militants propalestiniens veulent empêcher la venue d’une artiste qu’ils associent à des positions qu’ils jugent contestables.

Le public, lui, se retrouve au centre du conflit. Il perd une soirée prévue, tandis que les salariés et les autres artistes programmés voient leur travail affecté. La décision peut aussi fragiliser l’image d’un équipement culturel qui inaugurait un nouveau lieu.

La question ne concerne donc pas seulement Barbara Butch. Elle touche la capacité des salles à maintenir une programmation lorsque des artistes sont ciblés pour leurs opinions, leur identité ou leurs engagements. Elle pose aussi une limite au boycott : peut-il rester une expression politique lorsqu’il entraîne l’annulation d’un événement pour des raisons de sécurité ?

À ce stade, aucun élément public ne permet d’affirmer que l’AFPS a directement provoqué une menace précise contre la salle ou le public. Son appel au boycott et sa revendication politique de l’annulation sont établis. En revanche, les détails opérationnels qui ont conduit La Lune des Pirates à estimer la sécurité insuffisante n’ont pas été rendus publics.

Les prochaines échéances à surveiller

Le premier point d’attention concerne la suite de l’enquête ouverte à Grenoble. Les investigations devront préciser les conditions de l’interruption du concert et déterminer si des infractions ont été commises.

Il faudra aussi observer la position des autorités locales et nationales après l’annulation d’Amiens. La question sera de savoir si de nouveaux dispositifs de sécurité peuvent être proposés aux salles confrontées à ce type de mobilisation.

Enfin, le débat pourrait se déplacer vers les responsabilités des organisateurs. Jusqu’où doivent-ils adapter un lieu pour protéger un spectacle ? Et à partir de quel moment une contrainte de sécurité devient-elle, de fait, une restriction de la liberté de programmation ? Ces questions resteront posées au-delà du 19 septembre 2026, date à laquelle Barbara Butch devait se produire à Amiens.

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