À Amiens, l’annulation du concert de Barbara Butch ravive le débat sur la liberté de programmer un artiste contesté
L’annulation du concert de Barbara Butch à Amiens oppose les organisateurs, qui invoquent la sécurité, au ministre de l’Intérieur, qui défend la liberté d’expression. Un débat relancé après l’interruption d’un autre concert à Grenoble.

La salle La Lune des pirates a annulé la soirée prévue avec Barbara Butch à Amiens, en invoquant des conditions de sécurité insuffisantes. Laurent Nuñez affirme pourtant que les services de l’État avaient préparé des garanties. Après l’incident de Grenoble, l’affaire interroge la frontière entre boycott politique et pression sur une programmation culturelle.
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Un concert peut-il être annulé avant même l’ouverture des portes, alors que les autorités affirment avoir préparé sa sécurité ? À Amiens, la réponse est devenue concrète pour le public qui devait assister à la soirée de Barbara Butch, prévue le 19 septembre 2026.
Une annulation décidée à Amiens
La salle amiénoise La Lune des pirates a annoncé l’annulation de cette soirée électro. Elle devait notamment accueillir la DJ Barbara Butch. Les organisateurs ont expliqué que les conditions nécessaires à la sécurité et à l’accueil du public n’étaient plus réunies.
La salle n’a pas détaillé publiquement l’ensemble des éléments ayant conduit à cette décision. Elle a toutefois évoqué le contexte entourant l’organisation de l’événement. L’annonce est intervenue le 9 septembre 2026, dix jours avant la date prévue du concert.
Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a réagi le lendemain sur le réseau social X. Il a déclaré « déplorer » l’annulation. Selon lui, des contacts avaient été pris localement avec les services de l’État. Il affirme également que des garanties de sécurité avaient été apportées pour permettre à l’artiste de se produire « sans incident et dans les meilleures conditions possibles ».
Le ministre a résumé sa position par une phrase : « La défense de la liberté d’expression ne doit souffrir d’aucun renoncement. » Cette réaction place l’annulation sur un terrain qui dépasse la seule programmation culturelle.
Une mobilisation contre la venue de l’artiste
La décision est intervenue après un appel au boycott lancé par l’antenne amiénoise de l’Association France Palestine solidarité. L’organisation contestait la présence de Barbara Butch et appelait à ne pas soutenir la soirée.
L’AFPS a ensuite estimé que son appel avait abouti. Elle a présenté l’annulation comme une « victoire ». Cette lecture ne correspond pas à celle du ministère de l’Intérieur. Elle ne correspond pas non plus à celle des défenseurs de l’artiste, qui voient dans cette annulation le risque d’une pression politique sur la programmation culturelle.
Le désaccord porte donc sur le sens même de l’événement. Pour les militants mobilisés, le boycott relève de la liberté d’expression et d’une campagne politique liée à la situation au Proche-Orient. Pour le gouvernement, la liberté de contester ne doit pas conduire à empêcher une artiste de se produire.
Le cas amiénois intervient après un précédent récent. Le 18 juillet 2026, le concert de Barbara Butch au festival Cabaret Frappé, à Grenoble, avait été interrompu après l’arrivée de militants propalestiniens dans le public. La prestation n’avait duré qu’une vingtaine de minutes, selon plusieurs récits de l’événement.
La mairie de Grenoble avait alors suspendu le concert afin de garantir la sécurité du public et des équipes. Des militants locaux de La France insoumise avaient participé à l’appel au boycott. La direction nationale du mouvement avait ensuite été mise en difficulté par cette action, présentée comme une initiative locale par certains responsables.
Le précédent du concert interrompu de Barbara Butch à Grenoble a contribué à alourdir le contexte autour de la date amiénoise.
Liberté d’expression ou pression sur une programmation ?
La liberté d’expression protège le droit de critiquer un artiste, une institution ou une politique. Elle permet aussi d’appeler au boycott. En revanche, elle ne donne pas le droit de menacer, de violenter ou de perturber un spectacle.
C’est sur cette distinction que s’appuie Laurent Nuñez. Son raisonnement est simple : si les services de l’État considèrent qu’un dispositif de protection peut être mis en place, l’annulation ne devrait pas devenir la solution par défaut.
La position des organisateurs est différente. Une salle de concert doit protéger les artistes, les salariés et le public. Elle doit aussi évaluer les coûts et les contraintes d’un dispositif de sécurité renforcé. Dans une structure culturelle de taille limitée, une mobilisation annoncée peut modifier profondément l’équilibre économique d’une soirée.
Les grandes institutions disposent généralement de moyens plus importants. Elles peuvent renforcer le filtrage, multiplier les agents de sécurité ou modifier les accès. Une salle indépendante doit parfois arbitrer entre ces dépenses et ses ressources habituelles. Elle doit également mesurer le risque de voir le public renoncer à venir.
L’annulation peut donc être vécue comme une atteinte à la liberté de programmation. Elle peut aussi être présentée comme une décision de responsabilité par un organisateur qui estime ne plus pouvoir garantir une soirée normale. Dans le cas d’Amiens, les autorités assurent que des solutions existaient. La salle, elle, a considéré que les conditions n’étaient plus réunies.
Un débat renforcé par le parcours de Barbara Butch
Barbara Butch est devenue une figure connue du grand public après sa participation à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en juillet 2024. Cette apparition avait déclenché une importante campagne de haine en ligne. La DJ avait alors porté plainte pour cyberharcèlement, menaces de mort et injures aggravées.
Son parcours nourrit aujourd’hui deux lectures opposées. Ses soutiens estiment qu’elle est visée en raison de ses engagements publics, de son identité et de ses prises de position contre les discriminations. Ses opposants contestent certaines de ses participations et veulent utiliser le boycott pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme des engagements incompatibles avec leur soutien à la cause palestinienne.
La controverse dépasse donc la seule question musicale. Elle mêle le conflit israélo-palestinien, les accusations d’antisémitisme, les débats sur la liberté de critiquer Israël et la protection des artistes exposés aux menaces.
Après l’épisode de Grenoble, plusieurs responsables politiques ont condamné l’interruption du concert. Des organisations antiracistes ont également demandé que les faits soient examinés. De leur côté, les militants mobilisés ont défendu leur droit à protester et ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme une restriction des voix favorables aux Palestiniens.
Les réactions politiques à l’interruption du concert grenoblois montrent que le sujet divise jusque dans les rangs de la gauche.
Ce qu’il faut surveiller désormais
À court terme, aucun nouveau concert amiénois n’est annoncé à la place de la soirée annulée. La question centrale sera celle des suites données à la mobilisation. Les organisateurs préciseront-ils les raisons concrètes ayant rendu la sécurité impossible à leurs yeux ?
Le débat pourrait aussi se déplacer vers la responsabilité des acteurs qui appellent au boycott. Une campagne politique peut-elle conduire à l’annulation d’un événement sans menace directe ni incident constaté ? Et jusqu’où l’État doit-il aller pour garantir la tenue d’un spectacle contesté ?
Ces questions concernent désormais bien plus qu’une date à Amiens. Elles touchent les salles indépendantes, les collectivités locales, les artistes engagés et le public. Elles posent surtout une limite difficile à tracer entre protester contre une programmation et empêcher qu’elle ait lieu.



