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ACTUALITé NATIONALE

Affaire Lyhanna : Jean-Paul Laborde, magistrat précurseur du protocole d’audition des enfants victimes, explique pourquoi la justice a failli

La mort de Lyhanna révèle un dysfonctionnement précis et documenté. Le magistrat qui a introduit la procédure Mélanie en France liste les mesures concrètes à prendre. Et lance un avertissement au gouvernement : "le moment d'agir, c'est maintenant !"

Rosa a 10 ans. Le 22 août 2025, sa mère pousse la porte de la gendarmerie de Plaisance-du-Touch, en Haute-Garonne. Sa fille nomme clairement son agresseur : Jérôme Barella, 41 ans, habitant du Gers. Cinq jours plus tard, la fillette est entendue par les enquêteurs. Des examens médico-légaux et psychologiques confirment les viols. Le parquet de Toulouse ouvre une enquête et demande le placement en garde à vue de Barella. L’homme n’est jamais interpellé. Neuf mois plus tard, Lyhanna, 11 ans, monte dans sa voiture à Fleurance. Son corps est retrouvé dans un silo agricole le 4 juin 2026.

Entre Rosa et Lyhanna, il y a une parole entendue et une chaîne judiciaire qui s’est brisée. Jean-Paul Laborde, ancien procureur de la République à Saint-Pierre de La Réunion, est le magistrat qui a introduit en France, dans les années 1990, le protocole d’audition des enfants victimes né au Québec que la justice française appelle aujourd’hui « procédure Mélanie ». Il a accepté de répondre aux questions de Parlons Politique. Son diagnostic est implacable : le problème n’était pas l’absence d’outils. C’était l’absence d’action.

Une procédure née pour éviter exactement cela

À l’origine, la procédure Mélanie n’était pas uniquement un protocole d’écoute. C’était avant tout un protocole d’action. Jean-Paul Laborde l’a introduit dans la justice française après avoir été confronté, à La Réunion, à des violences sexuelles intrafamiliales sur de très jeunes enfants dont la parole fragile était dénaturée par des auditions répétées, mal conduites, suggérées. L’idée centrale : entendre l’enfant une seule fois, mais l’entendre bien, dans un lieu neutre, par des enquêteurs formés aux entretiens non suggestifs, c’est à dire une audition menée de façon à ne pas influencer la parole de l’enfant, avec l’appui de psychologues.

L’audition était ensuite soumise, dans les trois à quatre jours, à une grille de validation par des professionnels habilités. Non pour établir la culpabilité du mis en cause. Pour certifier que la parole avait été recueillie dans des conditions sérieuses et constituer ainsi un socle d’enquête solide. Ce visa devenait le signal de départ : actes d’investigation immédiats, audition du suspect, mesures de protection. « Recueillir mieux pour enquêter plus vite », résume Jean-Paul Laborde. L’audition de l’enfant n’était pas une fin. C’était un déclencheur.

Ce que le droit français a retenu de cette méthode, est beaucoup moins ambitieux. L’article 706-52 du code de procédure pénale prévoit l’enregistrement audiovisuel des auditions de mineurs victimes. Les Unités d’Accueil Pédiatriques Enfants en Danger, UAPED, associent enquêteurs, médecins et psychologues dans un cadre adapté. Sur le papier, les outils existent. « Ils disent qu’ils l’appliquent, mais en fait ils ne l’appliquent pas », a martelé Jean-Paul Laborde lors de notre entretien. Les enquêteurs présents lors des auditions ne sont pas formés aux techniques d’entretien non suggestif. Un enfant questionné de façon maladroite tend à répondre pour faire plaisir à l’adulte qui l’interroge. La parole se fragilise avant même que l’enquête commence.

Rosa avait parlé. Rien n’a bougé.

Dans l’affaire Lyhanna, c’est précisément l’esprit de cette procédure qui a été trahi. Rosa a été entendue. Ses blessures ont été constatées médicalement. Le parquet de Toulouse a ordonné la garde à vue de Barella. Tout cela s’est passé en août et septembre 2025. Et puis le dossier a voyagé.

Toulouse savait dès le départ qu’il n’était pas territorialement compétent : les faits avaient eu lieu dans le Gers, ressort du parquet d’Auch. Le dossier a été transmis par voie postale, deux mois après le dépôt de plainte, sans appel téléphonique entre les deux parquets pour signaler l’urgence, comme pour une affaire ordinaire. À Auch, selon les informations du JDD, un mois a été nécessaire pour enregistrer la plainte, un autre pour désigner un magistrat référent, un troisième pour affecter un enquêteur. L’ordre d’interpeller Barella, donné le 14 février 2026, n’a jamais été exécuté par les gendarmes de Lectoure.

Pendant ce temps, Jérôme Barella n’était pas inconnu des fichiers judiciaires. Signalement en 2017 pour relation avec une mineure de 17 ans. Plainte pour viol sur une fillette de 7 ans en 2022, classée sans suite en mai 2024. Le fichier Cassiopée, qui recense les antécédents judiciaires, contenait tout cela. « Si vous découvrez qu’une personne a déjà été visée par plusieurs plaintes, même classées sans suite, c’est évidemment un facteur d’alerte qui rend l’affaire encore plus sensible », a estimé Michel Valet, ancien procureur de la République de Toulouse, interrogé par France 3. L’alerte n’a pas été saisie.

Le trou dans la loi

Jean-Paul Laborde identifie un angle mort précis dans le code de procédure pénale. L’article 43, qui définit les règles de compétence territoriale des parquets, ne prévoit pas explicitement la compétence du procureur du lieu de domicile de la victime. Seuls le lieu de l’infraction, le lieu de résidence du mis en cause et le lieu d’arrestation sont mentionnés. Résultat mécanique : quand une enfant porte plainte à la gendarmerie de son quartier, le dossier migre vers le parquet du lieu où l’agresseur vivait. Avec tous les délais que ce transfert suppose.

« Il suffirait d’inscrire explicitement dans la loi la compétence du parquet du domicile de la victime », a fait valoir Jean-Paul Laborde. Une modification législative ciblée, qui n’attend qu’une décision. L’autre levier est réglementaire : une circulaire du garde des Sceaux imposant à tous les parquets de traiter les plaintes pour violences sexuelles sur mineurs comme des dossiers urgents, avec une coordination inter-parquets dès le premier jour.

Ces deux mesures n’exigent ni budget supplémentaire ni réforme constitutionnelle. Gérald Darmanin a pourtant jugé « incompréhensible », devant la commission des Lois du Sénat le 9 juin, que Barella n’ait jamais été placé en garde à vue. Le garde des Sceaux a reconnu une « défaillance » de la justice. Ses 120 circulaires transmises en 2025 et 2026 portaient surtout sur le narcotrafic.

La Convention de New York, texte suprême ignoré

Il existe un texte qui s’impose pourtant à l’ensemble de la procédure pénale française. La Convention internationale relative aux droits de l’enfant, adoptée par l’ONU le 20 novembre 1989 et ratifiée par la France, pose en son article 3 un principe qui prime constitutionnellement sur le droit interne : l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale dans toutes les décisions qui le concernent.

Jean-Paul Laborde le traduit en termes concrets. « Ne pas faire répéter l’enfant inutilement. Ne pas laisser sa parole dormir dans un dossier. Protéger également les autres enfants potentiellement exposés au même agresseur ». Dans l’affaire Lyhanna, au moins trois enfants avaient été victimes de Barella avant que la fillette ne disparaisse. Aucune coordination n’avait permis de relier les dossiers en temps réel. Rosa avait parlé. Le système avait entendu. Et s’était rendormi.

« Les parquets arrangent le flux sans vision »

Jean-Paul Laborde ne réclame pas une révolution. Il réclame un retour à l’esprit du protocole qu’il a lui-même introduit en France. Former en continu les enquêteurs aux entretiens non suggestifs. Valider systématiquement la qualité du recueil de parole. Tracer les délais entre l’audition, la transmission et les premiers actes visant le mis en cause. Coordonner les parquets dès qu’une affaire de violence sexuelle sur mineur franchit une frontière territoriale.

À cela, il ajoute une exigence plus profonde. Que les procureurs généraux définissent une véritable stratégie pénale, avec des priorités annoncées et tenues. L’article 43 du code de procédure pénale leur en donne déjà le pouvoir. À La Réunion, dans les années 1990, Jean-Paul Laborde avait fixé deux priorités à l’audience de rentrée : les violences sur mineurs et le travail non déclaré. Les dossiers d’instruction, qui traînaient deux ans, tombaient à trois ou quatre mois. « Les parquets arrangent le flux sans vision », a-t-il confié. C’est cette absence de cap qui transforme une défaillance individuelle en catastrophe systémique.

La Chancellerie a ordonné le réexamen de 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs. Une commission d’enquête parlementaire se met en place. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a demandé le 9 juin à l’exécutif d' »accélérer » sur la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles. La coalition à l’origine du texte chiffre l’investissement annuel nécessaire à 2,7 milliards d’euros. Une enquêtrice, citée par le JDD, résumait l’état d’esprit de toute la chaîne pénale : « Quand vous avez des dizaines de dossiers, vous avez toujours peur de ne pas prioriser correctement et de passer à côté. »

« Le président n’a plus rien à perdre. C’est le moment de travailler. »

Jean-Paul Laborde ne mâche pas ses mots sur le terrain politique. « Le gouvernement, le président n’ont plus rien à perdre. Il n’y a pas d’échéance électorale. On a un président et un gouvernement qui n’attendent plus rien des prochaines élections. C’est le moment de travailler », a-t-il lancé lors de notre entretien.

Travailler quoi, concrètement ? Jean-Paul Laborde dresse une liste courte, sans détour. Modifier l’article 43 du code de procédure pénale pour inscrire explicitement la compétence du parquet du domicile de la victime : une ligne dans la loi. Émettre une circulaire du garde des Sceaux imposant à tous les parquets de traiter les plaintes pour violences sexuelles sur mineurs comme des dossiers urgents, avec coordination inter-parquets dès le premier jour. Rétablir la procédure Mélanie dans son esprit originel : formation continue des enquêteurs, validation systématique de la parole recueillie, traçabilité des délais. Spécialiser des sections dédiées, retirées du flux ordinaire.

Aucune de ces mesures n’exige un budget exceptionnel. Aucune ne nécessite une réforme constitutionnelle. Ce que Jean-Paul Laborde pointe, c’est l’absence de volonté, pas l’absence de moyens. « Les parquets arrangent le flux sans vision », a-t-il confié. À La Réunion, dans les années 1990, il avait fixé deux priorités à l’audience de rentrée : les violences sur mineurs et le travail non déclaré. Les dossiers d’instruction, qui traînaient deux ans, tombaient à trois ou quatre mois. La méthode existe. Elle a fonctionné. Il suffirait de la réactiver.

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