Aller au contenu
ACTUALITé NATIONALE

Nucléaire iranien : pourquoi l’AIEA réclame des inspections que Téhéran refuse toujours d’accorder sur ses sites bombardés

Le patron de l'AIEA exige un système de vérification « très poussé » en Iran. Mais Téhéran interdit l'accès aux sites frappés par les frappes américano-israéliennes. Le sort de 440 kg d'uranium enrichi reste la grande inconnue des négociations.

Où sont passés les 440 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % que l’Iran détenait avant la guerre ? Plus de trois mois après le début du conflit déclenché le 28 février par les États-Unis et Israël, personne n’est en mesure de répondre avec certitude. Pas même l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), censée être les yeux de la communauté internationale sur le programme nucléaire iranien.

C’est depuis Tokyo que Rafael Grossi, directeur général de l’AIEA, a tiré la sonnette d’alarme ce vendredi 26 juin. Sa formule résume le paradoxe de la situation : l’Iran affirme ne pas vouloir la bombe, mais refuse de le prouver. Le protocole d’accord (ou « Memorandum of Understanding ») signé le 17 juin entre Washington et Téhéran prévoit pourtant que les stocks d’uranium hautement enrichi seront dilués sous supervision de l’AIEA. Encore faudrait-il que les inspecteurs puissent accéder aux sites concernés.

Le brouillard d’Ispahan

Avant les frappes américano-israéliennes de juin 2025, l’AIEA estimait que l’Iran disposait de 440,9 kg d’uranium enrichi à 60 %, un niveau très proche des 90 % nécessaires à la fabrication d’une arme nucléaire, et très au-delà des 3,67 % autorisés par l’accord de Vienne de 2015, dont les États-Unis s’étaient retirés en 2018. Une partie significative de ce stock se trouvait dans un complexe de tunnels souterrains à Ispahan, dans le centre du pays.

Or le site d’Ispahan a été bombardé. L’AIEA estime que plus de 200 kg de matériau seraient toujours stockés dans ces tunnels, qui semblent avoir résisté aux frappes. Le sort de l’autre moitié reste flou. Selon des sources diplomatiques occidentales relayées par la presse, une partie pourrait être ensevelie sous les décombres du site de Fordo, où l’enrichissement à 60 % était activement mené avant la guerre.

L’Iran a suspendu sa coopération avec l’AIEA en juillet 2025, après les premières frappes. Un nouveau cadre d’interaction a été accepté en septembre, permettant le retour d’inspecteurs sur certains sites, dont la centrale de Bouchehr en juin 2026. Mais les installations bombardées restent interdites d’accès.

Un protocole d’accord, pas un accord

Le texte signé le 17 juin entre les présidents Pezeshkian et Trump (à distance, par voie électronique, avec la médiation du Pakistan) n’est qu’un protocole préliminaire. Il ouvre une fenêtre de 60 jours de négociations pour parvenir à un règlement durable. Sur le volet nucléaire, l’Iran réaffirme qu’il ne développera pas d’arme atomique et s’engage à maintenir le statu quo de son programme pendant les discussions. Le mécanisme prévu pour traiter les stocks d’uranium hautement enrichi repose sur une dilution sur place, supervisée par l’AIEA.

Mais entre le texte et sa mise en œuvre, le fossé reste béant. Le Conseil des gouverneurs de l’AIEA a adopté le 10 juin une résolution demandant à l’Iran de déclarer ses stocks restants et d’en permettre la vérification. Téhéran n’y a pas donné suite. Rafael Grossi indique que l’agence n’a fait qu’« à peine entamer » les discussions avec l’Iran sur le devenir de l’uranium enrichi.

Washington entre hâte et alliés inquiets

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio, en tournée dans le Golfe cette semaine, a cherché à rassurer les pétromonarchies alliées. Les Émirats, le Koweït et Bahreïn, visés par des missiles et des drones iraniens durant le conflit, veulent que les négociations abordent aussi le programme balistique iranien et le soutien de Téhéran à des groupes armés comme le Hezbollah. Ces sujets ne figurent pas dans le protocole d’accord.

Autre point de friction : le détroit d’Ormuz. L’Iran entend y imposer des droits de passage, une revendication inacceptable pour Washington et Oman. Jeudi, un cargo empruntant cette voie a été endommagé par un projectile d’origine inconnue. Le négociateur en chef iranien Mohammad Bagher Ghalibaf a prévenu que le détroit ne reviendrait pas à la situation d’avant-guerre.

L’accord prévoit par ailleurs que les États-Unis faciliteraient, avec leurs partenaires régionaux, le déblocage d’un fonds de 300 milliards de dollars pour la reconstruction de l’Iran. Washington insiste sur le fait qu’aucune contribution financière américaine n’est prévue. Les cours du Brent, eux, ont amorcé leur décrue, passant sous les 75 dollars le baril pour la première fois depuis le début du conflit.

La prochaine étape

Une réunion technique avec la délégation iranienne est prévue les 29 ou 30 juin en Suisse. Elle devra commencer à traduire en mesures concrètes les engagements du protocole. Le retour des inspecteurs de l’AIEA sur les sites bombardés reste le verrou principal. Sans vérification indépendante, aucune estimation sérieuse de l’état des stocks ne pourra être considérée comme fiable, et le brouillard stratégique continuera de nourrir la méfiance de toutes les parties.

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.