Pourquoi les élections sénatoriales 2020 se jouent dans les mairies plutôt que dans les meetings nationaux
Les sénatoriales de 2020 reposent sur un collège largement composé d’élus municipaux. Entre réseaux locaux, longues tournées et rapports de force partisans, les candidats doivent convaincre au plus près des communes.

Les élections sénatoriales de 2020 se déroulent au suffrage indirect, avec un collège composé à 95 % de délégués municipaux. Les candidats doivent donc convaincre les maires et les élus locaux lors de rencontres souvent discrètes. Le scrutin teste aussi la capacité du Rassemblement national à transformer ses gains municipaux en influence au Sénat.
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Comment convaincre plus de 93 000 électeurs quand on ne s’adresse presque jamais au grand public ? Pour les élections sénatoriales du dimanche 27 septembre 2020, les candidats ont surtout dû multiplier les rendez-vous avec les élus locaux, parfois jusqu’à parcourir des centaines de kilomètres.
Une élection qui se joue loin des marchés
Les sénatoriales ne ressemblent pas aux municipales ou aux législatives. Pas de grande tournée des marchés, peu de porte-à-porte et rarement de meetings ouverts à tous. La campagne se déroule plutôt dans les mairies, les permanences et les bureaux des élus.
La raison est simple : les sénateurs ne sont pas élus directement par l’ensemble des citoyens. Ils le sont au suffrage universel indirect, par un collège de « grands électeurs ». Ce collège rassemble des députés, des conseillers régionaux, des conseillers départementaux et surtout des représentants des conseils municipaux.
Les délégués municipaux représentent environ 95 % de ce collège. Les communes, notamment les petites et les moyennes, occupent donc une place centrale dans le scrutin. Le Sénat se présente ainsi comme la chambre représentant les collectivités territoriales. Son mode d’élection donne mécaniquement un poids important aux élus de terrain.
Le mandat sénatorial dure six ans. La moitié des sièges est renouvelée tous les trois ans. En septembre 2020, 172 sièges étaient concernés par le renouvellement, dans le cadre de la série 2.
Le vote des grands électeurs est obligatoire. En cas d’absence injustifiée, une amende de 100 euros peut être infligée. Les électeurs sont donc peu nombreux, mais leur participation est encadrée plus strictement que dans la plupart des autres scrutins.
Une campagne au rythme des kilomètres
Dans cette élection, la visibilité nationale ne suffit pas. Les candidats doivent surtout être identifiés dans chaque commune. Ils cherchent à rencontrer les maires, leurs adjoints et les délégués municipaux, parfois individuellement.
« On fait la tournée des popotes, on essaie de voir tout le monde très tôt et souvent très tard, et on passe beaucoup de temps en voiture. La semaine dernière, j’ai fait presque 22 heures dans mon habitacle », racontait la sénatrice Les Républicains des Ardennes Else Joseph pendant la campagne.
Ce travail demande une organisation particulière. Les départements ruraux sont étendus. Les communes sont nombreuses. Les rencontres se succèdent parfois à plusieurs dizaines de kilomètres les unes des autres. Un candidat doit donc gérer son agenda, ses déplacements et la diversité des préoccupations locales.
Les échanges portent rarement sur les seuls débats nationaux. Les élus veulent savoir si le futur sénateur connaît leur territoire et s’il pourra défendre concrètement leurs dossiers. Une route à financer, une école à maintenir, une ligne ferroviaire à préserver ou un projet communal à débloquer peuvent peser dans la discussion.
Certains candidats arrivent avec des cartes détaillées de leur département. Ils racontent des anecdotes sur les villages visités et les projets locaux. Cette méthode vise à prouver qu’ils ne découvrent pas le territoire au moment de demander un vote.
Deux modes de scrutin, deux types de batailles
La campagne dépend aussi du nombre de sénateurs à élire dans chaque département. Lorsqu’un ou deux sièges sont à pourvoir, les candidats se présentent au scrutin majoritaire à deux tours. La bataille est alors plus personnalisée. Le nom et la réputation de la tête de liste comptent beaucoup.
Dans les départements qui élisent au moins trois sénateurs, le scrutin est proportionnel. Les électeurs votent pour une liste complète, en un seul tour. Les sièges sont ensuite répartis entre les listes selon le nombre de voix obtenu. Chaque liste doit respecter l’alternance entre les femmes et les hommes.
Dans le premier cas, un candidat peut chercher à convaincre des élus sans étiquette en mettant en avant son bilan local. Dans le second, les négociations entre formations politiques et les rapports de force issus des élections municipales pèsent davantage.
Les municipales de 2020 ont toutefois rendu les calculs moins prévisibles. Le scrutin s’est déroulé en deux tours, les 15 mars et 28 juin, dans un contexte marqué par l’épidémie de Covid-19. Les conseils municipaux installés après ces élections ont ensuite désigné les délégués appelés à participer aux sénatoriales.
Des équilibres locaux plus importants que les slogans
Dans les Alpes-Maritimes, la droite abordait la campagne avec une situation moins favorable qu’en 2014. Plusieurs villes importantes avaient changé de majorité ou de positionnement politique. Nice, Menton et Cagnes-sur-Mer étaient notamment devenues des territoires disputés entre la droite traditionnelle, l’Union des droites et le Rassemblement national.
La droite pouvait néanmoins compter sur ses réseaux dans les communes qui n’avaient pas basculé. Ses élus faisaient valoir leur expérience et leur connaissance des dossiers locaux. Un argument revenait souvent : un sénateur déjà implanté serait plus immédiatement utile à une commune qu’un candidat moins connu des maires.
Cette lecture était contestée par d’autres candidats. Pour eux, l’ancienneté ne garantit pas la réélection. « Penser qu’on va être réélu automatiquement parce qu’on connaît les maires, c’est avoir tout faux. Est-ce que vous avez travaillé ? C’est ça que les électeurs regardent », estimait Bernard Delcros, sénateur de l’Union centriste dans le Cantal.
Cette critique rappelle une réalité souvent oubliée : les grands électeurs ne forment pas un bloc uniforme. Ils peuvent partager une sensibilité politique, mais ils défendent aussi les intérêts de leur commune. Dans les territoires ruraux, la proximité et le bilan peuvent parfois compter davantage que l’étiquette.
Le RN cherche à transformer ses gains municipaux
Le Rassemblement national espérait profiter de ses progrès dans plusieurs villes et de l’affaiblissement de certains partis traditionnels. Le parti, qui ne disposait que de trois sénateurs après son entrée au Palais du Luxembourg en 2014, visait alors la constitution d’un groupe politique.
Pour y parvenir, il devait atteindre le seuil de dix membres nécessaire à la création d’un groupe au Sénat. Un tel résultat lui aurait donné davantage de moyens et de visibilité dans les travaux parlementaires.
Ses adversaires soulignaient toutefois une difficulté structurelle. Les sénatoriales reposent sur des réseaux d’élus locaux construits sur plusieurs années. Or le RN disposait de moins de relais municipaux que la droite ou la gauche dans de nombreux départements. La progression dans les urnes ne se traduisait donc pas automatiquement par un nombre équivalent de grands électeurs.
Cette situation explique la prudence des pronostics. Les rapports de force nationaux influencent le scrutin, mais ils ne suffisent pas à le déterminer. Un candidat peut être puissant dans les sondages et manquer d’ancrage local. À l’inverse, un sénateur peu visible du grand public peut conserver une solide base parmi les élus de son département.
Le scrutin du 27 septembre comme point de bascule
Les élections sénatoriales de 2020 devaient donc mesurer deux phénomènes. D’un côté, la capacité des formations traditionnelles à conserver leurs réseaux après les municipales. De l’autre, la possibilité pour le RN de convertir ses avancées locales en influence parlementaire.
Le résultat dépendait aussi des alliances, des candidatures dissidentes et des choix d’élus sans étiquette. Dans plusieurs départements, quelques dizaines de voix pouvaient suffire à modifier la répartition des sièges.
Le principal indicateur à surveiller était donc moins la campagne nationale que la carte des majorités municipales et les accords conclus dans chaque département. C’est là, dans les mairies et les réunions restreintes avec les grands électeurs, que se jouait l’équilibre de la chambre haute.



