Quand l’État quitte Palantir, les Français voient se jouer la bataille de l’autonomie numérique et du contrôle des données
La DGSI met fin à son lien avec Palantir et choisit ChapsVision. Derrière ce changement, le gouvernement veut réduire une dépendance jugée stratégique et reprendre la main sur l’analyse de données sensibles.

Pour l’État, la vraie question n’est pas seulement de savoir qui stocke les données. C’est de savoir qui peut les exploiter, les maintenir et, demain, en fermer l’accès. Dans le renseignement, cette dépendance-là pèse autant que la technologie elle-même.
Une rupture annoncée au nom de la souveraineté
Mardi 16 juin 2026, Sébastien Lecornu a annoncé que la DGSI mettait fin à son partenariat avec Palantir pour l’analyse de données. Le service de renseignement intérieur a retenu ChapsVision, un éditeur français, pour prendre le relais. Le message politique est clair : limiter les dépendances numériques jugées stratégiques.
Le Premier ministre a défendu cette ligne en parlant de « véritable autonomie » numérique et en expliquant que la France ne pouvait pas accepter de nouvelles dépendances dans l’intelligence artificielle. Il a aussi alerté sur le risque qu’un partenaire extérieur puisse un jour couper l’accès à des outils essentiels. Cette logique s’inscrit dans une séquence déjà engagée par Matignon, où Lecornu a plusieurs fois lié sécurité, souveraineté et numérique.
Ce que faisait Palantir, et pourquoi la transition prend du temps
Palantir fournit des outils de traitement de données massives, dont Foundry et Gotham. Dans le renseignement, ce type de logiciel sert à croiser des bases très différentes, à faire remonter des signaux faibles et à produire des pistes d’enquête plus vite. La DGSI a besoin de ce genre d’outil pour des missions de contre-espionnage, de lutte antiterroriste et de cyberdéfense.
Le remplacement n’est pas instantané. Une réponse ministérielle au Sénat, datée du 7 mai 2026, explique que le choix initial de Palantir remonte à décembre 2015, après les attentats, parce qu’il s’agissait alors du seul outil répondant au besoin. La même réponse précise que ce choix avait été pensé comme transitoire, le temps de bâtir une solution souveraine. Elle indique aussi qu’un projet interministériel a été lancé en novembre 2021, avec un premier lot acquis en décembre 2024 et un second encore en finalisation.
En novembre 2025, Palantir avait encore annoncé la reconduction de son contrat avec la DGSI jusqu’en 2028. Le ministère justifiait alors ce prolongement par l’attente d’un outil français. La décision rendue publique le 16 juin 2026 marque donc un changement de cap plus net : la bascule vers ChapsVision n’est plus seulement un horizon, elle devient la trajectoire officielle.
Ce que change le choix de ChapsVision
Pour l’État, l’enjeu est double. D’abord, reprendre la main sur un maillon critique de la chaîne de traitement des données. Ensuite, faire émerger un fournisseur français capable de travailler sur des informations sensibles sans exposer les administrations à une dépendance technologique étrangère. C’est l’argument de la souveraineté, très présent dans le discours gouvernemental depuis plusieurs mois.
Pour les services de renseignement, le bénéfice attendu est plus concret : conserver un outil de travail adapté, tout en organisant une transition maîtrisée. La réponse du Sénat insiste d’ailleurs sur la nécessité d’éviter une rupture de service, de basculer les données sans perte et de conduire le changement progressivement. En clair, la DGSI ne se contente pas de changer de prestataire ; elle doit éviter de fragiliser ses enquêtes pendant la migration.
Pour ChapsVision, le contrat représente un gain stratégique évident. L’entreprise, fondée en 2019, se présente comme un acteur français des données et de l’IA, déjà actif auprès d’organisations publiques et privées. Mais ce type de marché l’oblige aussi à prouver qu’une alternative française peut tenir la distance sur des usages très exigeants, avec des contraintes de sécurité, de robustesse et d’échelle comparables à celles des géants américains.
Pour Palantir, la perte est surtout symbolique. La société garde une présence forte dans le débat européen sur les données sensibles, mais sa réputation reste contestée. Amnesty International a encore dénoncé en 2025 et 2026 des usages de ses outils dans des dispositifs de surveillance de masse et des dispositifs de ciblage de non-Américains, en rappelant les risques pour les libertés publiques. Ces critiques nourrissent, en Europe, la méfiance envers les fournisseurs américains de renseignement et d’analyse prédictive.
Une décision politique, mais aussi un rapport de force économique
La ligne défendue par Lecornu bénéficie aux industriels français, aux administrations qui veulent garder leurs données sous contrôle national, et à ceux qui poussent pour une souveraineté numérique européenne. Elle peut aussi rassurer une partie du débat public, très sensible aux questions de dépendance stratégique. Mais elle impose un effort réel : financer la montée en puissance d’un écosystème local, sans casser l’outil opérationnel existant.
À l’inverse, les partisans d’une continuité avec Palantir mettent en avant un critère simple : l’efficacité immédiate. Dans le renseignement, le retard technologique coûte cher. Quand un service doit croiser vite des volumes massifs de données, l’argument du « meilleur outil disponible » garde du poids. C’est précisément ce que rappelait le ministère devant le Sénat en expliquant que Palantir avait d’abord répondu à un besoin opérationnel urgent.
Le vrai nœud est là : la souveraineté coûte du temps, de l’argent et des compétences. Lecornu a d’ailleurs lui-même reconnu, le 30 avril 2026, que beaucoup d’infrastructures numériques de l’État restaient vieillissantes et que la France devait investir davantage. Il a annoncé à cette occasion 200 millions d’euros débloqués pour moderniser la sécurité numérique de l’État. Cette séquence donne du poids à son discours sur l’autonomie, mais elle rappelle aussi l’ampleur du retard à rattraper.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur un calendrier très concret. Il faudra suivre la finalisation du second lot du projet souverain évoqué au Sénat, la montée en charge de ChapsVision et la capacité de la DGSI à basculer ses usages sans perte de performance. Le sujet ne se limite pas à un changement de logo. Il dira si la France peut, oui ou non, sortir d’une dépendance installée depuis près de dix ans.



