Un film minuscule, une question immense
Pourquoi une jeune femme de 24 ans choisit-elle l’uniforme d’une supérette plutôt qu’un bureau climatisé ? Parce que, dans le film de Yûho Ishibashi sorti en France le 15 avril 2026, quitter un travail « valorisant » ressemble moins à une chute qu’à une manière de reprendre un peu d’air. Le long-métrage suit une héroïne qui s’éloigne d’un poste de commerciale après un burn-out, et cette bascule dit quelque chose de plus large : au Japon, une partie de la génération Z ne rêve pas d’explosion, mais de répit.
Ce malaise ne sort pas de nulle part. Le Japon reste une puissance industrielle très dépendante des importations d’énergie. Selon le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, le pays dépend du Moyen-Orient pour plus de 90 % de ses importations de brut, et son taux d’autosuffisance énergétique n’était que de 12,6 % en 2022, puis 15,3 % en 2023 sur base IEA. Le même ministère indique aussi que la valeur des importations de combustibles fossiles a bondi de plus de 22 000 milliards de yens en deux ans, sous l’effet des hausses de prix et de la faiblesse du yen.
Une génération qui doute de l’avenir
Le problème n’est pas seulement économique. Il est aussi psychologique et politique. Dans une enquête récente de la Nippon Foundation auprès de 1 000 jeunes de 18 ans, 47,7 % se disent intéressés par la politique japonaise d’aujourd’hui, mais seuls 12,9 % jugent cette politique digne de confiance. À peine plus de 12 % estiment qu’elle est « propre » et transparente. La même enquête montre aussi que 39 % ne pensent pas que la politique actuelle puisse être comptée sur. Autrement dit, le décrochage ne ressemble pas à un rejet spectaculaire. Il ressemble plutôt à une méfiance installée.
Un autre sondage de la même fondation éclaire ce fond de scène. Dans une comparaison internationale menée plus tôt, le Japon arrivait dernier sur l’idée d’un futur personnel porteur. Le pays était aussi celui où la part de jeunes affirmant croire en leur capacité à changer la société restait la plus faible. Ce n’est pas une preuve d’apathie pure. C’est le signe d’un horizon rétréci, dans lequel l’avenir paraît plus flou que menaçant.
Le vrai sujet : pas l’indifférence, mais la fermeture des issues
Pour comprendre ce retrait, il faut regarder le travail. L’OCDE rappelle que les salaires nominaux ont longtemps stagné au Japon, sous l’effet d’un marché du travail très cloisonné. Elle note aussi que la part des salariés non réguliers est passée de 32 % en 2005 à 37 % en 2021. Et, entre le quatrième trimestre 2019 et le quatrième trimestre 2023, les salaires horaires réels ont reculé de 2 %. Pour un jeune, cela veut dire une chose simple : beaucoup d’efforts, mais peu de certitude sur la trajectoire.
Ce contexte change la lecture du konbini. La supérette n’est pas seulement un décor de cinéma. C’est un symbole de stabilité minimale dans une société où la performance peut épuiser plus vite qu’elle ne récompense. Dans ce cadre, l’argument du « manque d’ambition » devient paresseux. Quand la hausse des prix grignote les revenus et que le futur paraît fermé, beaucoup de jeunes ne se retirent pas par paresse. Ils se protègent. Le film touche juste parce qu’il transforme ce réflexe de protection en sujet politique : qui a encore les moyens de choisir sa vie ?
Cette réalité pèse différemment selon les acteurs. Les grandes entreprises peuvent absorber plus facilement les chocs de prix et de salaires. Les petites structures, elles, encaissent de plein fouet la facture énergétique et la pression sur les marges. Les salariés, surtout les jeunes et les non réguliers, subissent le double effet : des revenus plus fragiles et une progression plus incertaine. L’OCDE souligne d’ailleurs que ce dualisme du marché du travail a un impact négatif sur les jeunes.
Mais le tableau n’est pas celui d’une jeunesse absente
Dire que la jeunesse japonaise serait immobile serait pourtant trompeur. Une étude universitaire publiée en 2024 sur la manière dont les jeunes Japonais traitent l’information politique montre que leur distance vis-à-vis de la politique tient surtout à un faible sentiment d’efficacité, à la difficulté à comprendre les enjeux et à un manque d’occasions d’en parler. Ce n’est pas de l’ignorance. C’est un environnement qui décourage la prise de parole. L’étude ajoute qu’en famille, le fait de regarder régulièrement les journaux télévisés peut maintenir l’exposition à la politique, même quand l’intérêt personnel est faible.
Et quand les canaux classiques se ferment, d’autres prennent le relais. Une recherche de 2025 sur les usages des réseaux sociaux montre que, chez les 20-39 ans, l’usage de Twitter/X est associé à une participation en ligne comme les pétitions numériques, tandis que Facebook est davantage lié au financement participatif. Une autre source issue d’un échange d’experts à Tokyo rappelle aussi que la communication politique japonaise reste très traditionnelle, mais que quelques candidats ont déjà su mobiliser les 10-29 ans grâce aux réseaux sociaux. La marge reste étroite. Mais elle existe.
Le regard des adultes japonais confirme ce climat de défiance. Selon le Pew Research Center, 56 % des Japonais adultes ne se sentent proches d’aucun parti, et seuls 21 % disent soutenir régulièrement le Parti libéral-démocrate. Le même sondage montre qu’à peine un tiers des adultes se disent satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans le pays. Là encore, le problème ne se limite pas à la génération Z. La défiance est plus large. La jeunesse la reçoit simplement de plein fouet.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le prochain test sera très concret. Fin avril, avec l’entrée dans la période des congés de la Golden Week, les ménages et les jeunes actifs verront plus clairement le poids de la facture quotidienne, alors que le Japon reste dépendant des importations d’énergie et que les marges de manœuvre publiques restent limitées. Si les salaires, le prix de l’énergie et la confiance politique ne bougent pas ensemble, le malaise que filme Yûho Ishibashi restera durable. S’ils bougent, même un peu, l’apathie apparente pourra ressembler à autre chose : une attente prudente, pas un renoncement.













