Pourquoi le capitalisme autoritaire se renforce quand les crises s’empilent et pèse déjà sur le travail et le climat
Crise économique, climat et tensions sociales avancent ensemble. L’article montre comment le capitalisme autoritaire s’installe quand la croissance faiblit et que l’État peine à amortir les chocs.

Quand les crises s’accumulent, qui paie l’addition ?
Quand les prix montent, que l’emploi ralentit et que les catastrophes climatiques se multiplient, la question n’est plus théorique. Elle devient très concrète : qui absorbe les chocs, et qui décide du cadre dans lequel on les gère ?
C’est le point de départ d’une lecture politique qui refuse de voir les crises comme une simple suite de malchances. Dans cette grille, l’économie, l’écologie et le social ne s’effondrent pas séparément. Ils se heurtent dans un même système de croissance, d’investissement et de concurrence.
Cette idée s’inscrit dans un moment bien documenté par les statistiques publiques. En France, la croissance a nettement ralenti en 2024, à 1,1 % en moyenne annuelle selon l’Insee, après 1,4 % en 2023. Dans le même temps, la croissance de l’emploi a elle aussi marqué le pas. L’Insee relève +109 000 emplois en 2024, contre +227 000 en 2023 et +391 000 en 2022.
Le diagnostic : une économie qui avance moins vite
L’idée centrale est simple. Depuis plus d’une décennie, le capitalisme avancé tourne avec un moteur moins puissant. L’OCDE décrit une productivité du travail toujours faible en 2024 : la progression moyenne estimée n’atteint que 0,4 % dans les pays de l’OCDE hors Türkiye. Le groupe des pays du G7 affiche même une baisse estimée de 0,3 %.
Ce ralentissement compte politiquement. Quand la productivité progresse peu, la richesse créée par heure travaillée augmente moins vite. Les marges se resserrent. Les États ont alors moins de latitude pour financer à la fois la protection sociale, la transition écologique et la relance industrielle. Dans ce cadre, les arbitrages deviennent plus durs.
L’OCDE observe aussi, dans ses travaux sur la France, que la baisse de productivité s’est aggravée après la pandémie. Elle y voit en partie des effets temporaires, mais confirme un problème de fond : l’économie ne repart pas au rythme attendu, malgré l’emploi encore solide.
Autrement dit, le ralentissement n’est pas seulement un sujet d’économistes. Il pèse sur les salaires, sur les investissements et sur la capacité publique à amortir les crises. Les grandes entreprises y trouvent souvent des capacités d’adaptation. Les petites, elles, encaissent plus vite les hausses de coûts et les coups d’arrêt de demande. La Banque de France note d’ailleurs qu’en 2024 la croissance du chiffre d’affaires a été plus modérée pour les microentreprises, les PME et les ETI.
Le décor écologique change les règles du jeu
À cette tension économique s’ajoute un verrou climatique. L’Agence internationale de l’énergie indique que les émissions de CO2 liées à l’énergie ont atteint un nouveau record en 2024, à 37,8 gigatonnes. L’ONU rappelle, de son côté, qu’il faudrait réduire les émissions mondiales de 42 % d’ici 2030 pour rester sur une trajectoire compatible avec 1,5 °C.
Cette contrainte n’est pas abstraite. Elle touche l’industrie, les transports, l’énergie et l’agriculture. Elle oblige à réorienter l’investissement, à changer les équipements et à revoir les chaînes de production. L’Union européenne a d’ailleurs inscrit l’objectif de neutralité climatique à l’horizon 2050 dans son droit.
Dans ce contexte, deux lectures s’opposent. La première voit dans la transition écologique une remise en cause nécessaire du mode de production. La CFDT défend ainsi une “transition écologique juste”, pensée avec les travailleurs et le dialogue social. La seconde, portée par le Medef, insiste sur la compétitivité, la souveraineté et la capacité d’investissement des entreprises pour réussir la transition sans casser l’appareil productif.
Le rapport de force est clair. Les secteurs les plus exposés à la concurrence internationale craignent une hausse des coûts et des normes. Les salariés, eux, redoutent les fermetures, les reconversions subies et les pertes de revenus. Entre les deux, l’État doit arbitrer. Il ne peut ni renoncer à la transition, ni ignorer son coût social.
Ce que cela change pour le travail et pour l’État
La lecture critique du “capitalisme du chaos” dit une chose essentielle : les crises se renforcent entre elles. Quand l’économie ralentit, l’investissement se reporte. Quand la transition écologique se fait trop lentement, les dégâts climatiques s’aggravent. Quand les inégalités montent, la conflictualité politique grimpe aussi.
Concrètement, cela change la manière de penser le travail. Les salariés des grands groupes n’ont pas les mêmes marges de sécurité que ceux des sous-traitants. Les cadres des métropoles n’absorbent pas les mêmes chocs que les ouvriers d’un bassin industriel fragile. Les ménages modestes, eux, subissent de plein fouet les hausses de prix de l’énergie, du logement et des transports. L’Insee montre d’ailleurs que le pouvoir d’achat des salaires a seulement retrouvé une légère hausse en 2024, après deux années de recul réel.
Cette asymétrie nourrit aussi la politique. Quand les réponses publiques restent sectorielles, chaque crise est traitée à part. Quand elles sont coordonnées, elles peuvent au contraire se renforcer : investissement productif, rénovation énergétique, montée en compétences, protection des revenus. C’est précisément sur ce point que les syndicats et les organisations patronales s’affrontent. Les premiers demandent des garanties sociales plus fortes. Les seconds veulent éviter que la transition se transforme en perte de compétitivité.
Le cœur du débat n’est donc pas seulement moral. Il est matériel. Qui finance la transition ? Qui supporte les pertes ? Qui capte les gains ? Tant que ces questions restent ouvertes, chaque crise devient une bataille de répartition.
Perspectives : l’alternative n’est pas entre blocage et fatalité
Le mérite de cette lecture est de refuser la résignation. Elle rappelle que le désordre actuel n’est pas un accident extérieur au système. Il est aussi produit par ses propres limites : faible productivité, investissements insuffisants, dépendance aux fossiles, tensions géopolitiques et fragilité sociale. L’OCDE souligne que le redressement de la productivité reste une priorité économique, tandis que l’ONU juge insuffisants les engagements climatiques actuels.
Mais la réponse ne peut pas être seulement théorique. Elle passe par des choix très concrets : orienter le crédit, accélérer la rénovation, protéger les trajectoires professionnelles, et décider quels secteurs on soutient en priorité. La CFDT insiste sur cette logique d’accompagnement des transitions. Le Medef, lui, demande des conditions de compétitivité pour que l’investissement continue. Les deux camps parlent de transition. Ils ne mettent pas le même contenu derrière ce mot.
Le prochain test sera politique. En France comme en Europe, les arbitrages budgétaires, industriels et climatiques vont obliger à trancher entre soutien à l’activité immédiate et transformation de long terme. C’est là que se joue la suite : dans la capacité des gouvernements à éviter qu’une série de crises séparées ne devienne une crise d’ensemble, économique, sociale et démocratique.



