À Bergerac, le nom d’une survivante de la Shoah ravive le débat sur la neutralité de l’école publique
Le conseil municipal de Bergerac a choisi de baptiser une école du nom d’Irène Sapir, rescapée du Vel d’Hiv. Les élus RN ont voté contre, invoquant son passé communiste et la neutralité scolaire.

À Bergerac, une école portera le nom d’Irène Sapir, rescapée de la rafle du Vel d’Hiv et ancienne élue communiste. Les trois conseillers RN ont refusé cette dénomination, estimant qu’un établissement scolaire ne devait pas honorer une militante politique. Le maire défend un hommage à une témoin de la Shoah encore vivante.
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Faut-il être mort pour donner son nom à une école publique ? À Bergerac, cette question a pris une tournure politique. Le conseil municipal a voté le 30 septembre pour baptiser une école du nom d’Irène Sapir, rescapée de la rafle du Vel d’Hiv et figure locale du travail de mémoire. Les trois élus du Rassemblement national ont voté contre.
Une enfant raflée devenue passeuse de mémoire
Irène Sapir avait cinq ans lorsqu’elle a été arrêtée avec sa mère, le 16 juillet 1942, lors de la rafle du Vel d’Hiv. Cette opération menée par la police française a conduit à l’arrestation de 13 152 personnes juives, dont plusieurs milliers d’enfants. Beaucoup ont ensuite été déportées.
Irène Sapir et sa mère ont finalement été libérées après leur internement. Installée plus tard en Dordogne, elle est devenue enseignante. Elle a aussi témoigné pendant des années dans des établissements scolaires. Son objectif : transmettre ce que l’antisémitisme d’État, la persécution et la déportation ont produit concrètement.
À Bergerac, son engagement ne s’est pas limité à la mémoire. Elle a siégé au conseil municipal sans interruption de 1967 à 2001. Elle a également exercé les fonctions de première adjointe au maire. Son parcours mêle donc histoire de la Seconde Guerre mondiale, engagement public et transmission auprès des jeunes.
Des éléments biographiques documentés rappellent aussi que ses parents étaient eux-mêmes engagés dans le mouvement communiste. Irène Sapir a ensuite milité au Parti communiste français et a été élue sous cette étiquette à Bergerac.
Pourquoi les élus RN ont voté contre
Les trois conseillers municipaux RN ont d’abord expliqué respecter la vie d’Irène Sapir et son travail de mémoire. Christian Gérard, qui s’exprimait au nom du groupe, a reconnu qu’elle avait connu « les pires horreurs de la guerre sur le territoire national ».
Le désaccord porte sur le choix de donner son nom à une école. Pour les élus RN, un établissement scolaire de la République doit rester « neutre ». Ils estiment qu’il ne devrait pas porter le nom d’une personne ayant exercé un mandat politique et milité dans un parti.
Christian Gérard a notamment rappelé qu’Irène Sapir avait été élue communiste pendant trente-quatre ans. Il a aussi dénoncé l’histoire du communisme soviétique et évoqué les crimes attribués aux régimes communistes. Son argument est donc double : il met en avant le principe de neutralité de l’école et refuse de dissocier le parcours de l’ancienne élue de son engagement partisan.
Les élus RN ont également reproché à Irène Sapir d’avoir toujours combattu leur mouvement. Christian Gérard a affirmé qu’elle avait parfois refusé de saluer des élus RN. Selon lui, ce refus reviendrait à contester le résultat des urnes.
Enfin, le groupe a soutenu qu’un bâtiment public devait plutôt porter le nom d’une personne décédée. Cette position repose sur un usage présenté comme républicain, mais elle ne constitue pas une règle générale imposée aux communes.
Une école peut-elle porter le nom d’une personnalité engagée ?
Dans les faits, les communes disposent d’une marge de décision importante pour nommer leurs rues, places et équipements publics. Elles peuvent rendre hommage à des personnes vivantes, à condition de respecter les règles applicables et de justifier leur décision dans le cadre municipal.
La neutralité du service public ne signifie pas que les bâtiments publics doivent être dépourvus de toute référence historique ou civique. Les écoles portent souvent les noms de résistants, d’écrivains, de scientifiques, de responsables politiques ou de figures engagées dans la défense des droits.
La question est plutôt de savoir ce que la collectivité souhaite transmettre. Dans le cas d’Irène Sapir, le nom retenu renvoie d’abord à une enfant victime de la persécution antisémite, à une survivante et à une témoin. Il renvoie aussi à une ancienne élue communiste. Les deux dimensions font partie de son parcours.
Le choix municipal bénéficie directement au travail de mémoire mené dans les écoles. Un nom affiché sur un bâtiment peut devenir un point de départ pour expliquer la rafle du Vel d’Hiv, la responsabilité de l’administration française et la construction progressive d’une mémoire publique de la Shoah.
Pour les élus RN, cette décision produit l’effet inverse. Ils considèrent qu’elle transforme un équipement scolaire en hommage politique. Leur position bénéficie à une conception plus stricte de la neutralité, dans laquelle l’engagement partisan d’une personnalité doit primer sur son parcours de victime et de témoin.
Cette opposition révèle aussi une différence de méthode. Le maire et sa majorité mettent en avant la transmission et la reconnaissance d’une personne encore présente. Le RN insiste sur le passé politique d’Irène Sapir et sur son opposition à ses propres élus.
Le maire répond en rappelant l’histoire du RN
Fabien Ruet, maire socialiste de Bergerac, a vivement réagi aux arguments du groupe RN. Il a rappelé les origines historiques du parti auquel appartiennent les élus opposés à la délibération. Le maire a estimé qu’une rescapée du Vel d’Hiv pouvait difficilement saluer des représentants d’un mouvement dont certains fondateurs venaient de milieux liés à la collaboration et à l’extrême droite.
Cette réponse déplace le débat. Il ne s’agit plus seulement de la place d’une ancienne militante communiste dans l’espace public. Le conseil municipal devient aussi le théâtre d’un affrontement sur la mémoire politique du RN, son rapport à son histoire et la manière dont il cherche à se présenter aujourd’hui.
Fabien Ruet a par ailleurs rejeté l’idée selon laquelle un hommage public devrait être posthume. Il a cité l’exemple de Robert Badinter, venu inaugurer de son vivant une esplanade portant son nom à Périgueux. Il a aussi mentionné Yves Guéna, honoré de son vivant dans cette même ville.
Pour le maire, nommer l’école du vivant d’Irène Sapir permet précisément de lui signifier l’admiration et la reconnaissance de la collectivité. Il a également revendiqué son propre héritage politique, lié à la tradition du Conseil national de la Résistance, tout en affirmant son opposition aux valeurs portées par le RN.
Un vote local dans un débat national
Le vote de Bergerac dépasse donc la seule dénomination d’une école. Il touche à trois débats nationaux : la transmission de la Shoah, la place des victimes et des témoins dans l’espace public, et la stratégie de normalisation du RN.
Il pose aussi une question concrète aux collectivités. Lorsqu’une personnalité a plusieurs vies, faut-il retenir son rôle de victime, son engagement associatif, son mandat politique ou l’ensemble de son parcours ? La réponse dépend souvent du contexte local et de la manière dont l’hommage est présenté.
Dans les petites et moyennes villes, ces décisions ont une portée particulière. Les élus, les familles et les associations se connaissent. Le nom d’une école ne reste pas abstrait. Il s’inscrit dans le quotidien des enfants, des enseignants et des habitants.
La prochaine étape sera désormais l’application de la délibération municipale. Il faudra suivre la mise en place officielle du nouveau nom et la manière dont la ville accompagnera cet hommage. Le débat, lui, restera ouvert : une école peut-elle être neutre tout en transmettant une histoire ? À Bergerac, la majorité municipale et le RN répondent clairement de manière opposée.



