Peut-on vraiment parler de volontariat quand une boulangerie, une jardinerie ou un cinéma ouvre un jour férié que la loi distingue de tous les autres ? Derrière la bataille sur le 1er mai, il y a une question très simple : qui décide, qui profite, et qui prend le risque si le cadre reste flou ?
Ce que dit le droit aujourd’hui
Le point de départ est clair. Le code du travail prévoit que le 1er mai est un jour férié et chômé. Il ajoute aussi que le salaire ne peut pas être réduit à cause de ce repos. Dans les établissements et services qui ne peuvent pas interrompre leur activité, les salariés occupés ce jour-là touchent en plus une indemnité égale à leur salaire. Autrement dit, le droit actuel réserve une place très étroite au travail ce jour-là.
C’est précisément ce cadre que la proposition de loi a cherché à déplacer. Déposée à l’Assemblée nationale le 3 juillet 2025 après un premier passage au Sénat, elle visait à autoriser explicitement certains établissements et services à faire travailler leurs salariés le 1er mai. Le texte a ensuite été retravaillé en commission à l’Assemblée en janvier 2026, puis rejeté en séance publique le 10 avril 2026. Le dossier parlementaire montre donc une séquence nette : adoption au Sénat, examen à l’Assemblée, puis blocage.
Le cœur du compromis sénatorial était limité. Il s’agissait de viser certains commerces de bouche, les fleuristes et jardineries, ainsi que des établissements culturels. La commission et le rapport sénatorial ont aussi cherché à éviter que de grandes surfaces se glissent dans la brèche en précisant que l’activité devait être exercée à titre principal. L’Assemblée a confirmé que le texte initial mentionnait les jardineries et la rémunération doublée, sous réserve du volontariat.
Le déclencheur n’est pas théorique. Le rapport parlementaire sur le texte raconte qu’en 2023, 2024 et 2025, des contrôles ont conduit à des verbalisations dans plusieurs secteurs, notamment la boulangerie-pâtisserie, les fleuristes et les jardineries. Il cite aussi cinq boulangers vendéens verbalisés pour le 1er mai 2024, puis relaxés en avril 2025, ainsi que deux procès-verbaux dressés en Île-de-France en 2025. La sanction maximale évoquée est de 750 euros par salarié irrégulièrement employé, ce qui reste lourd pour des très petites entreprises.
Pourquoi le texte a bloqué
Sur le papier, le raisonnement du camp favorable est simple. Certaines activités répondent à des besoins du public le 1er mai. Les boulangeries, les fleuristes, les jardineries ou les salles de spectacle n’ont pas le même statut qu’un centre commercial ordinaire. Le rapport parlementaire note d’ailleurs que, dans plusieurs secteurs, l’ouverture le 1er mai n’avait pas posé de difficulté pendant des années, grâce à une majoration salariale de 100 %. Mais dès que l’inspection du travail a commencé à verbaliser, l’équilibre s’est rompu et beaucoup d’établissements ont préféré fermer en 2025.
Pour les salariés, la promesse est connue : travail possible, mais sur la base du volontariat et avec rémunération doublée. Le problème, souligné par les syndicats, tient à la réalité du rapport de force. Le communiqué intersyndical de la CGT, de la CFDT, de FO, de la CFE-CGC, de la CFTC, de l’UNSA, de Solidaires et de la FSU estime que le volontariat ne tient pas vraiment face au lien de subordination, surtout dans les petites structures. La CFDT va dans le même sens et juge qu’un salarié peut subir des pressions, même quand le mot “volontariat” figure dans le texte.
Le débat oppose donc deux logiques. D’un côté, les petites entreprises de proximité, qui veulent éviter des sanctions pour une pratique parfois ancienne. De l’autre, les syndicats, qui voient dans cette dérogation une banalisation du 1er mai, seul jour férié obligatoirement chômé et payé en France. Le 1er mai n’est pas un jour férié comme les autres : il porte une charge historique forte, rappelée dans les débats parlementaires et par les organisations syndicales.
Qui gagne, qui perd
Les gagnants potentiels sont assez faciles à identifier. Les commerces de proximité gagnent en continuité d’activité. Les consommateurs gagnent un service maintenu pour des besoins très concrets. Dans les territoires ruraux, le rapporteur parlementaire souligne même que certaines boulangeries assurent aussi une vente accessoire, comme des journaux, ce qui renforce leur rôle de service de base. L’U2P défend exactement cette lecture : selon elle, il faut sortir de situations jugées absurdes et permettre à des professionnels de proximité de travailler si leurs salariés sont d’accord et correctement payés.
Les perdants potentiels sont plus difficiles à défendre politiquement, mais plus visibles socialement. Si le volontariat est mal encadré, la pression peut tomber sur les salariés les plus fragiles, ceux qui ont le moins de marge pour refuser. Les syndicats redoutent aussi un effet d’entraînement : une dérogation présentée comme limitée peut, à terme, devenir la norme dans d’autres secteurs. C’est là que la méthode compte. Un texte mal calibré ne clarifie pas seulement une règle ; il ouvre un nouveau front de conflit social.
La bataille politique derrière le 1er mai
En réalité, le dossier raconte un désaccord plus large sur la place du travail dans la vie collective. Les partisans du texte veulent sécuriser des pratiques déjà présentes dans certains commerces et certains lieux culturels. Les opposants veulent préserver un marqueur social, parce que le 1er mai n’est pas seulement un jour de repos : c’est aussi un symbole des luttes ouvrières et du droit du travail. La proposition de loi a donc déplacé le débat d’une question technique vers une question de société.
Cette séquence montre aussi les limites d’une réforme portée comme un “marqueur” politique. Quand le fond du texte est étroit mais que la méthode est contestée, la discussion déborde vite. Le Sénat a adopté une version encadrée le 3 juillet 2025. L’Assemblée l’a ensuite rejetée le 10 avril 2026. Entre les deux, le sujet n’a pas été tranché sur le fond par un consensus, mais par un rapport de force institutionnel. C’est souvent le signe qu’un texte est juridiquement délicat et politiquement mal arrimé.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite dépend désormais du Parlement. Après le rejet du 10 avril 2026, le dossier reste en circulation institutionnelle, mais il ne peut avancer que s’il trouve une nouvelle majorité ou une rédaction plus étroite. Le point clé sera simple : le futur texte précisera-t-il mieux les secteurs autorisés, et surtout les garde-fous réels pour les salariés ? Tant que cette réponse n’est pas solide, le droit actuel continue de s’appliquer : le 1er mai reste un jour férié et chômé, avec des exceptions très limitées.













