« Plastic », vingt-deux ans au cœur de l’Antigang : la vie hors norme d’un grand flic
Pendant plus de trente ans, Patrick Bertrand a servi au mythique 36, quai des Orfèvres, dont vingt-deux au sein de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI de Paris). Dans BRI, Carnets noirs, l’ancien chef du groupe opérationnel 40 raconte les filatures interminables, les braqueurs, les informateurs, les coups de filet et la fraternité des hommes de l’Antigang. Un récit remarquablement écrit, dont les dialogues semblent parfois empruntés à Audiard. À ceci près qu’ici, tout est vrai…

Dans BRI, Carnets noirs, Patrick Bertrand raconte une longue carrière au sein de la police judiciaire parisienne, consacrée notamment à la lutte contre le grand banditisme. Il décrit le travail discret des enquêteurs, entre filatures, informateurs et interventions, ainsi que la confiance nécessaire au sein des équipes.
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Une vie au service de la France
On l’appelle « Plastic ». Un nom de guerre derrière lequel se trouve Patrick Bertrand, commandant divisionnaire honoraire de la Police nationale et auteur d’une carrière comme il en existe peu. Plus de trente années passées au 36. Vingt-deux au cœur de la Brigade de recherche et d’intervention de Paris, la légendaire Antigang. Il y dirigera le groupe opérationnel 40, l’un des quatre groupes de l’unité, affrontant ce que le grand banditisme français compte de plus déterminé : braqueurs de banques et de bijouteries, trafiquants d’armes, auteurs de séquestrations ou spécialistes des attaques de distributeurs à la voiture-bélier.
Il aurait pu ne conserver de cette vie que des souvenirs. Patrick Bertrand a tout consigné : les opérations, les filatures, les surveillances nocturnes, les interpellations, les réussites, les échecs, les hommes et les silences. De ces notes accumulées pendant plus de deux décennies est né BRI, Carnets noirs, préfacé par Yves Jobic, ancien patron de la brigade.
Le livre raconte d’abord un engagement. Celui d’un homme qui n’a pas simplement exercé un métier, mais servi une institution et, à travers elle, la France. Chez Plastic, le mot « service » n’a rien d’une formule administrative. Il signifie accepter les nuits sans sommeil, les semaines de planque, le danger, la discipline et cette responsabilité particulière qui consiste à décider en quelques secondes lorsque tout peut basculer.
Un « flic à l’ancienne », dans le meilleur sens du terme
Patrick Bertrand appartient à une génération de policiers pour laquelle la connaissance de la rue comptait autant que la procédure, et la confiance entre les hommes autant que les galons. Un flic à l’ancienne, donc, mais dans ce que l’expression a de plus noble : instinctif sans être imprudent, fidèle à la parole donnée, exigeant avec lui-même et protecteur envers ses hommes.
« À la BRI, on ne suivait pas le crime, on le traquait », résume-t-il dans un entretien récent au Journal du Dimanche. Toute sa conception du métier tient dans cette phrase. La BRI n’est pas seulement une unité d’intervention. Elle est aussi une maison d’enquêteurs, capables d’attendre des semaines dans l’ombre pour comprendre un réseau, identifier ses habitudes et intervenir au moment juste.
Le cinéma montre la porte que l’on défonce. Plastic raconte surtout les centaines d’heures qui précèdent. La patience d’une filature, la peur d’être repéré, le renseignement humain, les « tontons » recrutés dans le Milieu et cette relation toujours incertaine avec des informateurs qui peuvent être aussi utiles que dangereux. Gérer une source, explique-t-il, revient à « jouer aux échecs avec un serpent ».
Le récit restitue aussi la « confrérie des Antigangs », ces équipiers unis par la confiance, le risque et une fraternité sans emphase. On y croise les Topazes 40, des truands parfois plus drôles qu’ils le souhaiteraient et des policiers capables d’échanger une plaisanterie au bord du précipice. Car dans ces métiers, l’humour n’est pas un supplément : il constitue souvent une protection.
Audiard au 36, mais sans la fiction
C’est l’une des grandes réussites du livre. Carnets noirs aurait pu n’être qu’une succession d’affaires spectaculaires ou un catalogue de souvenirs policiers. Il est beaucoup plus que cela. Patrick Bertrand possède une voix, un sens du rythme et de la scène. Les dialogues claquent, les personnages existent en quelques mots, les situations les plus tendues basculent parfois dans un comique irrésistible.
Certaines pages semblent sorties d’un film dialogué par Michel Audiard : des phrases sèches, des malfrats bravaches, des policiers qui ne s’en laissent pas conter et cette gouaille parisienne qui permet de tenir le tragique à distance. Pourtant, rien n’a été fabriqué pour les besoins du spectacle. C’est précisément ce qui donne au récit sa force : ce que l’on croit lire comme du cinéma appartient à la vraie vie.
Le livre est remarquablement écrit sans jamais devenir littéraire au mauvais sens du terme. Plastic ne cherche ni à se construire une légende ni à transformer la violence en folklore. Son écriture reste directe, incarnée, souvent drôle, parfois dure, mais toujours humaine. Derrière les opérations apparaissent la fatigue, la peur maîtrisée, les fidélités, les blessures et le prix personnel d’une carrière entièrement vouée à la police.
Le testament d’un monde qui s’efface
Carnets noirs porte enfin un regard lucide, et parfois amer, sur l’évolution de la BRI. Depuis les attentats de 2015, l’intervention et le contre-terrorisme ont progressivement pris le pas sur la culture judiciaire et le renseignement d’initiative. Les équipements se sont perfectionnés, les procédures se sont alourdies et la méfiance administrative a parfois remplacé la confiance accordée aux hommes de terrain.
Plastic ne prétend pas que tout était mieux autrefois. Il dit en revanche ce qui risque de disparaître : la liberté d’initiative, la transmission des anciens, l’art de l’informateur et cette hiérarchie capable d’assumer les décisions prises sur le terrain. Son départ de la brigade, vécu comme une injustice, donne au récit une gravité particulière. C’est le témoignage d’un homme qui voit s’éloigner le monde auquel il a consacré sa vie.
« Servir laisse une empreinte indélébile », a écrit son éditeur, Mareuil Editions, en présentant l’ouvrage. Chez Patrick Bertrand, cette empreinte est devenue un livre. Un grand récit policier, un document sur la transformation de la PJ et, surtout, le portrait d’un homme qui aura passé sa carrière à protéger les autres sans jamais chercher la lumière.
BRI, Carnets noirs, de Plastic – Patrick Bertrand, préface d’Yves Jobic, Mareuil Éditions, 333 pages, 22 euros



