Pourquoi 2tonnes change de braquet
Quand une entreprise née pour parler climat se met à vendre de la « conduite du changement », la question est simple : s’agit-il d’un renoncement, ou d’une façon de survivre dans un marché plus dur ? Pour le grand public, le sujet paraît abstrait. Pour les entreprises, il est très concret : il faut faire évoluer des équipes, des métiers, des habitudes et parfois des chaînes de décision entières.
C’est dans ce contexte que 2tonnes a changé de nom pour devenir Hability. Le projet affirme avoir acquis la plateforme mão boa et élargit son offre à trois étages : sensibiliser, former, transformer. Le nouvel ensemble revendique plus de 400 000 personnes formées, 4 000 entreprises accompagnées et une présence dans près de 60 pays. L’atelier 2tonnes, lui, reste au catalogue.
Le nom choisi dit la nouvelle ligne : « Human » et « ability », soit la capacité des humains à s’emparer du réel, selon la présentation de l’entreprise. Autrement dit, le produit n’est plus seulement un atelier sur la baisse des émissions. Il devient un outil pour faire passer une stratégie dans la vie quotidienne d’une organisation.
Un marché qui s’est refroidi, mais qui n’a pas disparu
Le repositionnement de Hability intervient alors que le marché de la RSE et du climat a cessé d’être porteur par réflexe. L’entreprise dit vouloir répondre à un monde « instable ». Le message colle à une réalité plus large : les crises s’empilent, les directions regardent aussi les coûts, la productivité, la conformité et la rétention des salariés. Dans ce paysage, les offres purement pédagogiques ne suffisent plus toujours.
Ce n’est pas pour autant que la transition écologique a disparu de l’agenda. L’ADEME explique au contraire que la transition est « une opportunité de différenciation et une absolue nécessité pour rester compétitives ». La Direction générale des Entreprises dit aussi que l’adaptation au changement climatique est « indispensable » pour garantir la résilience des sociétés. Et la Banque de France a lancé un outil de diagnostic pour aider les entreprises à évaluer leurs risques climatiques.
Le contraste est donc clair. D’un côté, la demande de simplification monte. De l’autre, le climat et l’adaptation restent des sujets de gestion, pas seulement d’image. Le nouveau nom de 2tonnes se situe précisément dans cet entre-deux.
Ce que ce repositionnement change vraiment
Hability mise sur un constat très répandu dans les organisations : le blocage n’est pas toujours technique, il est humain. La plateforme mão boa va dans ce sens. Elle propose plus de 250 actions, 450 contenus de sensibilisation, des ressources de conduite du changement et de l’animation de communauté. Elle dit aussi avoir généré un million d’actions à impact positif depuis 2020.
Pour les grandes entreprises, l’intérêt est évident. Elles cherchent des dispositifs capables de relier la stratégie, les RH, la RSE et le terrain. Elles veulent des parcours sur mesure, des campagnes internes, des outils d’animation et des tableaux de bord. Pour les PME et ETI, l’enjeu est plus brutal : moins de temps, moins de marges, moins de ressources internes. Un produit qui promet d’industrialiser l’engagement peut alors sembler utile. Mais il peut aussi rester trop ambitieux s’il demande un accompagnement lourd.
Le nouveau positionnement dit aussi quelque chose du pouvoir réel de ces offres. Elles peuvent aider à rendre une stratégie lisible et à faire bouger des équipes dispersées. En revanche, elles ne remplacent pas des arbitrages de fond : investissements, organisation du travail, trajectoire industrielle, relations avec les sous-traitants. Autrement dit, le plus difficile reste souvent hors de la plateforme.
Les lignes de fracture restent ouvertes
Du côté patronal, le message est clair : la charge réglementaire pèse trop. Le Medef, l’Afep et France Industrie ont salué le paquet « Omnibus » européen en demandant de recentrer le reporting de durabilité sur l’essentiel et de limiter la bureaucratie, surtout pour les grandes entreprises. Le Conseil de l’UE a lui aussi entériné en février 2026 une simplification des règles CSRD et CS3D.
Les syndicats, eux, redoutent qu’une simplification serve de prétexte à un recul. La CFDT et d’autres organisations ont averti que les droits humains et environnementaux ne sont pas négociables, et qu’alléger les règles ne doit pas vider les plans de transition de leur substance. Cette ligne défend une autre lecture : la transition doit être pilotée, mais elle doit rester contraignante.
Entre ces deux pôles, les salariés comptent de plus en plus. Un article du Monde relevait en 2024 l’existence de collectifs de salariés dans plus de 120 entreprises en France, dont plus de la moitié des sociétés du CAC 40 et quasiment tous les grands cabinets de conseil. Cela veut dire une chose simple : les directions ne peuvent plus traiter la transition comme un dossier de communication interne.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se jouera sur deux terrains. D’abord, la capacité de Hability à prouver que son virage vers la conduite du changement peut dépasser le simple effet de rebranding. Ensuite, l’issue concrète de la simplification européenne : le Conseil de l’UE a donné son feu vert en février 2026, mais les textes doivent encore se traduire pleinement dans les pratiques nationales et dans les chaînes de valeur.
À plus court terme, il faudra regarder si les entreprises achètent encore des formations climatiques, ou si elles préfèrent désormais des outils plus larges, centrés sur les équipes, la conformité et la transformation interne. C’est là que se jouera le vrai test : savoir si la transition reste un sujet à part, ou si elle devient une brique parmi d’autres de la gestion des organisations.













