Quand moins fumer et moins boire devient une question de croissance
Pour un salarié, un parent ou un petit patron, la vraie question est simple : comment faire baisser les arrêts de travail, les cancers et les maladies cardio-vasculaires sans alourdir encore la facture des soins ? Dans son nouveau rapport sur les maladies non transmissibles, l’OCDE répond par la prévention. L’organisation rappelle que les maladies chroniques comme le cancer, les maladies cardiovasculaires, le diabète et les affections respiratoires chroniques réduisent la capacité à travailler et pèsent sur la dépense de santé.
Le message est clair : le coût ne se limite pas à l’hôpital. Il se prolonge dans l’entreprise, dans les finances publiques et dans les budgets des ménages. En France, où la santé pèse déjà lourd dans les comptes collectifs, chaque levier de prévention compte. C’est précisément pour cela que l’OCDE regarde désormais la santé comme un sujet économique à part entière.
Ce que dit le calcul de l’OCDE
L’OCDE estime que, dans l’ensemble de ses pays membres, quatre grandes maladies non transmissibles pèseront sur environ 4 décès prématurés sur 10 dans les 25 prochaines années. Elle ajoute qu’une meilleure prévention rapporte plus qu’un simple rattrapage médical. Si tous les pays de l’OCDE atteignaient le niveau des meilleurs sur les grands facteurs de risque, le PIB serait supérieur de 1,3 % et les dépenses de santé reculeraient de 6,2 % en moyenne.
Le détail compte. Dans le modèle de l’OCDE, l’obésité est le principal levier de réduction des maladies non transmissibles. Mais le tabac pèse très fort sur la mortalité prématurée, tandis que l’alcool a un impact économique important parce qu’il réduit la productivité et la participation au marché du travail. Autrement dit, si la France veut viser les gains les plus rapides, elle ne peut pas regarder uniquement le tour de taille des Français. Elle doit aussi regarder ce qu’ils fument et ce qu’ils boivent.
Pourquoi la France est particulièrement concernée
Les chiffres français restent plus hauts que la moyenne de l’OCDE sur deux points décisifs. En 2025, la France affiche 23,1 % de fumeurs quotidiens contre 14,8 % en moyenne dans l’OCDE, et 10,4 litres d’alcool par habitant contre 8,5. Sur l’obésité, le tableau est moins défavorable : la prévalence auto-déclarée est de 14 % en France, contre 19 % dans l’OCDE. Cela ne veut pas dire que l’obésité est secondaire. Cela signifie simplement que, pour la France, le tabac et l’alcool restent des cibles de prévention très visibles.
Le bilan français sur l’alcool montre un mouvement contradictoire. D’un côté, les volumes mis en vente ont reculé de 5,8 % en 2024, à 9,75 litres par habitant. Les usages baissent aussi chez les jeunes et chez les adultes. De l’autre, la consommation reste élevée. L’OFDT rappelle qu’en 2024 les vins représentent encore plus de la moitié des boissons alcoolisées vendues et que la santé publique continue d’en payer le prix.
L’OCDE, dans sa note France sur l’alcool, va plus loin. Elle indique que le pays reste à un niveau élevé de consommation, à 12,3 litres d’alcool pur par habitant et par an. Elle estime aussi que, selon les habitudes actuelles, les maladies et accidents liés à l’alcool font baisser l’espérance de vie de 1 an sur 30 ans et réduisent le PIB français de 1,4 % en moyenne jusqu’en 2050. L’institution chiffre même le manque à gagner fiscal associé à ce scénario à 188 euros par personne et par an.
Le tabac suit la même logique. Santé publique France a constaté en 2024 une forte baisse du tabagisme chez les 18-75 ans, avec 18 % de fumeurs quotidiens, contre 25 % en 2021. Mais le niveau reste élevé, et les inégalités sont fortes. Le tabagisme quotidien touche 28,9 % des personnes sans diplôme ou peu diplômées, contre 16,6 % chez les diplômés du supérieur. Dans un pays qui veut réduire les écarts de santé, ce n’est pas un détail. C’est un marqueur social majeur.
Qui gagne, qui paie ?
Sur le papier, tout le monde gagne quand la consommation à risque baisse : les ménages, qui dépensent moins ; les entreprises, qui perdent moins d’heures de travail ; l’Assurance maladie, qui finance moins d’hospitalisations évitables ; et les personnes concernées, qui gagnent en espérance et en qualité de vie. L’OCDE souligne d’ailleurs que la France consacre 11,5 % de son PIB à la santé, mais seulement 2,3 % de cette dépense à la prévention. Dans ce contexte, chaque euro déplacé vers l’amont peut rapporter gros.
Les gains sont aussi inégalement répartis. Les gros buveurs et les fumeurs chroniques ont le plus à y gagner en santé. Les salariés précaires, eux, ont le plus à perdre quand les maladies chroniques se cumulent avec le chômage partiel, les arrêts longs ou les emplois physiques. Addictions France rappelle que le tabac coûte très cher à la collectivité et qu’il frappe d’abord les moins diplômés et les ménages les plus modestes. La santé publique, ici, a donc aussi un visage social.
La controverse : prévention renforcée ou protection de la filière ?
Les partisans d’une politique plus ferme veulent des outils simples : hausse des prix, encadrement plus strict de la publicité, meilleure prise en charge du sevrage et prix minimum sur l’alcool. La Cour des comptes a recommandé en 2025 un prix minimum de l’unité d’alcool pur pour réduire la consommation des jeunes. L’OCDE va dans le même sens pour la France : elle cite le dépistage en médecine de premier recours, la lutte contre l’alcool au volant, un meilleur encadrement de la publicité sur les réseaux sociaux et les médias numériques, ainsi qu’un paquet de politiques renforcées qui coûterait 2,1 euros par personne et par an et rapporterait 16 euros de bénéfices pour 1 euro investi.
Face à cela, la filière viticole oppose un autre argument : l’emploi, les territoires et la culture. Vin & Société affirme représenter plus de 440 000 emplois et 6,4 milliards d’euros de recettes fiscales, avec un rôle majeur dans l’économie rurale et l’attractivité du pays. Le secteur demande de distinguer clairement l’abus de la consommation modérée et rejette de nouvelles taxes qu’il juge pénalisantes. Ici, les gagnants potentiels d’une régulation plus dure seraient la santé publique et les finances sociales ; les perdants les plus visibles seraient les producteurs, les négociants et, plus largement, les territoires viticoles déjà sous pression.
Le tabac, lui, laisse moins de place au débat culturel. Les défenseurs d’un durcissement insistent sur l’objectif d’une génération sans tabac et sur l’idée que le produit doit être traité comme un produit toxique, pas comme une simple consommation de loisir. Les pouvoirs publics ont déjà obtenu des résultats avec le paquet neutre, la hausse des prix et les campagnes de sevrage. La question, désormais, n’est plus de savoir si la baisse est possible. C’est de savoir jusqu’où la France accepte d’aller pour la rendre durable.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La prochaine séquence à surveiller sera la traduction politique de ces constats, notamment dans les arbitrages budgétaires et dans le prochain débat sur la Sécurité sociale. Le sujet revient toujours sur la table avec la même tension : d’un côté, des mesures de prix et de régulation que les experts jugent efficaces ; de l’autre, des secteurs qui alertent sur les emplois, les ventes et la fiscalité.
Le vrai test sera donc très concret : la France choisira-t-elle de concentrer ses moyens sur les comportements qui lui coûtent le plus, ou continuera-t-elle à disperser ses efforts ? À en croire l’OCDE, le retour sur investissement est du côté de la prévention ciblée. Reste maintenant à voir si le politique suivra la même logique.













