Quand un parti promet de reprendre l’école, les clubs et les subventions à son compte, la question n’est plus seulement électorale. Elle devient très concrète : qui fixe ce qu’un enfant apprend, quel théâtre survit, quel drapeau flotte devant une école, et quels projets reçoivent l’argent public ?
En Saxe-Anhalt, le 6 septembre 2026, cette question pèse déjà lourd. Le dernier relevé des sondages place l’AfD à 38 %, devant la CDU à 25 %. Et comme plusieurs partis restent proches du seuil des 5 %, la carte des sièges peut se tendre encore davantage.
Pourquoi l’école est au cœur du plan
En Allemagne, l’école dépend d’abord des Länder. C’est leur « Kulturhoheit » : ils décident largement du système scolaire, de la formation des enseignants et des contenus. Un Land peut donc changer ses priorités vite. Il peut aussi les verrouiller.
C’est précisément ce terrain que l’AfD veut occuper. Plusieurs textes de campagne rapportés ces derniers mois décrivent une école plus nationalisée : rebaptiser le Sachunterricht en « Heimatkunde », faire apprendre au moins 20 chants traditionnels, imposer un chant de bienvenue quotidien, renforcer les symboles nationaux et écarter les marqueurs de diversité, comme le drapeau arc-en-ciel. D’autres initiatives visent aussi à empêcher les noms d’écoles jugés trop politiques.
Ce n’est pas une simple bataille de signes. Une école qui chante, qui s’aligne sur une identité nationale unique et qui écarte les symboles minoritaires change le climat de classe. Elle dit aussi aux élèves ce qui mérite d’être visible, et ce qui doit disparaître du décor public. Ici, la politique ne se contente pas d’entrer dans l’école : elle y fixe la norme.
Le ministère de l’Éducation du Land a justement durci son cadre en février 2026. Son nouvel Erlass rappelle que la politique à l’école doit rester pédagogique, pluraliste et protégée contre l’endoctrinement. Il interdit la publicité partisane sur le terrain scolaire, encadre les visites de responsables politiques et précise que les enseignants peuvent, et doivent, défendre les valeurs de la Constitution quand elles sont attaquées.
Ce que cela changerait vraiment dans les classes
Dans cette logique, l’école ne serait plus seulement un lieu d’instruction. Elle deviendrait un outil de socialisation politique. Les élèves apprendraient moins à comparer des points de vue qu’à intégrer une hiérarchie des appartenances : d’un côté, la « normalité » nationale ; de l’autre, tout ce qui paraît trop visible, trop critique ou trop différent. C’est un changement profond, parce qu’il touche le cœur de l’école publique.
Les contre-feux existent déjà. Le Beutelsbacher Konsens, désormais intégré comme référence obligatoire dans le Land, rappelle trois règles simples : pas d’endoctrinement, les sujets controversés doivent être présentés comme controversés, et les jeunes doivent pouvoir former leur propre jugement. Le ministère va même plus loin : il écrit noir sur blanc que les valeurs comme la dignité humaine, l’égalité et l’État de droit ne sont pas des opinions comme les autres.
Subventions, musées, clubs : l’argent comme levier
Le second levier est financier. Le programme de l’AfD veut « promouvoir le patriotisme », couper les subventions à l’art jugé anti-allemand et refuser l’argent public à la recherche de provenance. Le message est clair : la culture n’est pas un espace neutre, elle doit servir un récit national.
Dans les faits, ce type de tri toucherait un réseau déjà très dépendant des aides du Land. Le tableau des subventions culturelles 2023 montre une mosaïque de bénéficiaires : bibliothèques, musées, théâtre libre, musique de jeunesse, patrimoine juif, initiatives locales et projets ruraux. À lui seul, un chapitre du budget culturel affiche plus de 3,3 millions d’euros pour des institutions. C’est peu pour certains projets, mais décisif pour leur survie.
Le risque n’est donc pas abstrait. Quand la subvention devient un instrument de tri idéologique, les structures les plus fragiles sont les premières exposées : petites scènes, associations culturelles, bibliothèques de quartier, projets éducatifs, réseaux du patrimoine ou initiatives destinées aux jeunes. Les plus solides encaisseraient. Les autres devraient se taire, se conformer ou fermer.
Les contre-feux sont déjà en place
Face à ce programme, les réactions ne viennent pas seulement des partis adverses. La Landeszentrale für politische Bildung de Saxe-Anhalt parle déjà d’un « Kulturkampf » inédit si l’AfD obtient la majorité. Son directeur avertit qu’un contrôle politique des financements culturels ouvrirait la porte à une forme de censure, avec des pressions sur les théâtres, les opéras et les contenus.
Les syndicats enseignants se placent, eux aussi, sur la ligne de défense. La GEW de Saxe-Anhalt a répondu aux attaques de l’AfD en rappelant que les enseignants ne sont pas tenus à une neutralité vide. Ils sont liés au Grundgesetz et doivent prendre position contre le racisme, l’antisémitisme et les propos déshumanisants. Le dbb du Land insiste de son côté sur la fidélité à la Constitution dans le service public.
Le gouvernement du Land tient un discours similaire. Après la décision du Verfassungsschutz fédéral sur l’AfD, Reiner Haseloff a rappelé que le service de protection de la Constitution de Saxe-Anhalt avait déjà classé le parti comme « gesichert rechtsextremistisch », et que la distance à son égard était plus nécessaire que jamais. Son message est simple : on ne combat pas ce courant avec des slogans, mais avec des politiques publiques solides.
Qui gagne, qui perd
Les gagnants potentiels sont faciles à lire : l’AfD et les réseaux qui gravitent autour d’elle. Un système scolaire recentré sur la nation, des subventions filtrées par l’idéologie et une culture publique réduite à la « patrie » offrent au parti un moyen de transformer sa base électorale en pouvoir social. C’est une forme de conquête lente, mais puissante.
Les perdants seraient plus diffus : enseignants, directions d’école, associations de quartier, projets culturels modestes, élèves issus de minorités, familles qui comptent sur des établissements ouverts et des financements stables. Dans un Land où l’école et la culture dépendent des arbitrages politiques, le moindre changement de majorité peut se sentir dans une salle de classe, une salle de spectacle ou une petite bibliothèque communale.
Le contexte rend aussi la menace plus lisible. Le Verfassungsschutz de Saxe-Anhalt classe l’AfD comme une organisation d’extrême droite avérée depuis novembre 2023. Son propre rapport 2024 dit que la plus grande part des militants extrémistes du Land se trouve dans l’AfD. Autrement dit, le débat ne porte pas sur une petite force marginale, mais sur un acteur déjà structuré et installé.
Ce qu’il faut surveiller d’ici au vote
La suite se jouera d’abord sur le texte final du programme, puis sur sa traduction en propositions concrètes. Il faudra suivre les réactions de la CDU, des sociaux-démocrates, des écologistes, de Die Linke et du BSW, mais aussi les prochains sondages. Le point clé n’est pas seulement la force de l’AfD. C’est la capacité des autres à empêcher que ses idées deviennent une norme de gouvernement.
Le vrai test arrivera le 6 septembre 2026. Ce jour-là, il faudra voir si l’AfD transforme sa puissance dans les urnes en pouvoir réel, ou si le reste du paysage politique réussit encore à tenir l’école, la culture et les subventions hors d’une logique de tri identitaire.













