En Allemagne, la mobilisation citoyenne tente de freiner l’AfD avant qu’elle ne s’impose comme force de gouvernement
À Erfurt, des militants vont de porte en porte pour alerter sur la progression de l’AfD. Leur campagne accompagne un congrès sous haute surveillance et des manifestations massives contre l’extrême droite.

À quelques heures d’un grand rassemblement de l’AfD à Erfurt, une question traverse la Thuringe : comment réagir quand l’extrême droite s’installe durablement dans le paysage politique, jusque dans des quartiers où elle progresse porte après porte ? Depuis des mois, des militants vont sonner chez les habitants pour tenter de transformer l’inquiétude diffuse en mobilisation concrète.
La scène ne sort pas de nulle part. En Allemagne, l’AfD a confirmé sa place de grande force de l’opposition fédérale lors des élections législatives de 2025, avec 20,8 % des secondes voix, derrière la CDU/CSU. En Thuringe, le parti a aussi obtenu un score très élevé aux élections régionales de 2024, autour d’un tiers des suffrages, ce qui en fait un acteur central de la vie politique locale.
Le congrès qui s’est tenu à Erfurt les 4 et 5 juillet 2026 a donc dépassé le simple rendez-vous interne. Il a réuni plus de 1 200 membres, sous forte surveillance, tandis que des dizaines de milliers d’opposants étaient attendus dans la capitale thuringienne. La ville est devenue, le temps d’un week-end, un test grandeur nature pour la capacité des adversaires de l’AfD à se coordonner dans la rue comme dans les quartiers.
Une riposte au ras des boîtes aux lettres
Le cœur de l’initiative est simple. Deux militants, Lola et Carlos, âgés de 24 et 22 ans, font partie d’un collectif qui a choisi le porte-à-porte. Leur méthode est lente, concrète, presque artisanale : frapper aux portes, discuter, distribuer des tracts, laisser une trace. D’après leurs calculs, près de 20 000 portes ont déjà été sonnées, avec autant de tracts distribués.
Leur objectif n’est pas seulement de convaincre. Il s’agit aussi de faire exister un contre-récit dans une région où beaucoup d’électeurs critiquent l’AfD en privé mais hésitent à le dire publiquement. Cette peur du conflit social compte autant que les idées. Dans une ville où l’AfD pèse lourd, s’opposer à elle peut donner l’impression d’être minoritaire. Le porte-à-porte sert donc aussi à briser cet isolement politique.
Cette stratégie dit quelque chose de plus large sur la démocratie locale. Les grandes manifestations impressionnent, mais elles ne touchent pas toujours ceux qui hésitent. La tournée des militants vise, elle, les personnes ordinaires, celles qui n’iront ni à un congrès ni à une manifestation, mais qui peuvent encore basculer d’un côté ou de l’autre. C’est là que se joue une partie de la bataille d’opinion.
Ce que la poussée de l’AfD change concrètement
Le poids électoral de l’AfD modifie l’équilibre politique à plusieurs niveaux. Pour ses électeurs, le parti se présente comme une force de rupture, capable de peser sur l’agenda national et d’imposer ses thèmes. Pour ses adversaires, son ascension normalise des discours qui divisent, durcit les campagnes électorales et oblige les autres partis à se positionner plus fermement.
En Thuringe, cette polarisation se ressent aussi dans l’espace public. Les manifestations ont mobilisé des réseaux variés : syndicats, Églises, associations, collectifs antifascistes. Un grand rassemblement a été soutenu par le DGB Hessen-Thüringen, qui appelle à défendre « la démocratie, les droits humains et la cohésion sociale ». De son côté, la région ecclésiale protestante a insisté sur la non-violence et le respect de l’État de droit, même face à une formation politique jugée radicale.
Ce choix n’est pas neutre socialement. Les grands collectifs disposent de moyens, de réseaux et de relais médiatiques. Les petits groupes, eux, misent sur le terrain, sur la proximité et sur le temps long. Dans les quartiers populaires comme dans les zones plus aisées, la même campagne n’a pas le même effet. Chez certains habitants, elle rassure. Chez d’autres, elle agace. Elle oblige surtout chacun à se situer.
Les manifestations ont aussi un coût matériel et politique. À Erfurt, la sécurité a été renforcée, les accès réorganisés et plusieurs contentieux sur les lieux de rassemblement ont opposé organisateurs et autorités. Un tribunal administratif a d’ailleurs autorisé une veille de protestation à proximité de l’itinéraire d’accès au congrès, après une contestation des restrictions initialement prévues. Autrement dit, la bataille ne se joue pas seulement dans les urnes ; elle se joue aussi sur le droit de manifester et sur la visibilité des opposants.
Entre défi démocratique et ligne rouge politique
Les soutiens du contre-mobilisation mettent en avant une idée simple : attendre, c’est laisser l’AfD gagner du terrain. C’est le sens de l’avertissement répété par les militants de terrain. À leurs yeux, le danger n’est plus théorique. Il faut agir avant que le parti ne puisse prétendre gouverner seul ou devenir incontournable dans une coalition future.
En face, les responsables de l’AfD cherchent à montrer une image de parti discipliné, capable de tenir un congrès massif sous pression. Son propre discours insiste sur la normalité institutionnelle : un parti comme un autre, réuni dans une ville allemande, protégé par la police et discutant de ses orientations. Cette mise en scène lui sert politiquement. Elle cherche à banaliser sa présence et à déplacer le débat du terrain moral vers le terrain électoral.
Le conflit de fond est donc clair. D’un côté, ceux qui estiment qu’il faut contenir l’extrême droite par la mobilisation citoyenne, la vigilance civique et la pression sociale. De l’autre, ceux qui pensent qu’une démocratie doit aussi tolérer les partis les plus rejetés, tant qu’ils restent dans le cadre légal. Les Églises et les syndicats présents à Erfurt ont choisi une ligne nette : protester, oui ; franchir la violence, non. Cette frontière compte autant que le nombre de manifestants.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
Le vrai sujet commence maintenant. Il faut suivre trois choses. D’abord, la capacité des réseaux antifascistes et des organisations citoyennes à maintenir la pression après le congrès, et pas seulement pendant le week-end. Ensuite, la manière dont l’AfD capitalise sur cette visibilité pour consolider son image de parti persécuté mais puissant. Enfin, l’effet politique de cette séquence sur la Thuringe, où chaque mobilisation, chaque incident et chaque succès électoral pèse sur le rapport de force local.
Car au fond, Erfurt ne raconte pas seulement un affrontement de rues. La ville montre comment un parti d’extrême droite peut progresser jusqu’à obliger ses opposants à se réorganiser au plus près des habitants. Et elle montre aussi qu’en démocratie, la bataille contre la radicalisation se mène autant dans les urnes que sur le pas des portes.



