Pourquoi la force peut aggraver le risque de prolifération nucléaire au lieu de l’écarter durablement
Les frappes contre un programme nucléaire peuvent ralentir un État, mais elles peuvent aussi renforcer sa détermination. L’article explique pourquoi la prolifération nucléaire se combat surtout par le contrôle et la diplomatie.

Et si une frappe pouvait vraiment empêcher la prolifération nucléaire, pourquoi tant de programmes reprennent-ils après les bombardements ? C’est la vraie question derrière les débats sur l’Iran. Elle compte pour les États visés, mais aussi pour tous ceux qui vivent sous la protection d’alliances militaires.
Le décor : la non-prolifération repose d’abord sur la surveillance, pas sur la guerre
Le système international de non-prolifération s’appuie d’abord sur des règles, des déclarations et des contrôles. L’AIEA, l’agence nucléaire de l’ONU, vérifie les matières et les installations déclarées. Son Protocole additionnel lui donne des droits d’accès élargis pour repérer aussi les activités non déclarées. Ce mécanisme existe parce qu’un programme nucléaire militaire ne se voit pas toujours de l’extérieur. Il faut donc inspecter, comparer, recouper. Pas simplement frapper.
Le tableau mondial, lui, n’a rien d’une vague généralisée de nouveaux États nucléaires. Le SIPRI note que les neuf puissances nucléaires ont continué à moderniser et renforcer leurs arsenaux en 2024. C’est ce qu’on appelle la prolifération verticale : les arsenaux existants grossissent, se modernisent ou gagnent en précision. En revanche, les nouveaux entrants restent rares. Le dernier État à avoir acquis l’arme nucléaire est la Corée du Nord, et les estimations du SIPRI insistent surtout sur la modernisation des arsenaux, pas sur une explosion du nombre de pays dotés.
Les faits : la force peut détruire un site, pas effacer une volonté
Les frappes contre des installations nucléaires peuvent infliger des dégâts réels. Mais elles ne disent pas tout sur la suite. Les évaluations publiques de 2025 sur l’Iran montrent d’ailleurs une position prudente du renseignement américain : l’IC continue d’estimer que l’Iran ne construit pas d’arme nucléaire et que le guide suprême n’a pas réautorisé le programme suspendu en 2003. Autrement dit, l’alerte existe, mais la certitude de l’arme imminente n’existe pas dans les documents publics américains cités.
C’est là que le raisonnement militaire devient fragile. Une frappe peut retarder un programme. Elle peut aussi disperser les stocks, durcir les positions et pousser un État à conclure que seule la bombe le protège. Rafael Grossi, directeur général de l’AIEA, a prévenu qu’une attaque contre des installations nucléaires pouvait avoir un effet d’agrégation : solidifier la détermination de l’Iran à poursuivre une arme, voire à sortir du traité de non-prolifération. Ce n’est pas une prophétie. C’est un risque politique très concret.
Décryptage : pourquoi le soupçon de prolifération est si difficile à trancher
Le problème de fond, c’est que la prolifération est souvent difficile à prouver de manière absolue avant qu’il ne soit trop tard. Les inspecteurs cherchent des traces, des incohérences, des matières manquantes, des sites cachés. Mais une absence de preuve n’est jamais une preuve d’absence totale. L’AIEA elle-même explique que le Protocole additionnel sert précisément à réduire les angles morts laissés par les accords de garanties classiques. Cela veut dire une chose simple : le contrôle peut être renforcé, jamais rendu magique.
Dans ce cadre, l’usage de la force a un problème structurel. Il peut satisfaire ceux qui veulent une réponse rapide. Il peut aussi servir les intérêts des gouvernements qui présentent leur action comme préventive. Les perdants potentiels sont, eux, multiples : la population du pays bombardé, les voisins exposés à l’escalade, et les diplomaties qui perdent ensuite leurs leviers de négociation. Les gagnants sont plus rares : un exécutif qui affiche sa fermeté, une armée qui détruit une cible, et parfois un allié qui estime avoir évité un risque immédiat.
Mais l’histoire récente montre aussi l’effet inverse. Quand une puissance nucléaire attaque un État non doté, le signal envoyé est violent : la sécurité dépend peut-être moins du droit que de la capacité de dissuasion. Pour des pays situés dans des régions instables, cette leçon peut rendre l’arme nucléaire plus désirable, pas moins. C’est précisément ce que redoutent les défenseurs du régime de non-prolifération. Ils savent qu’une victoire tactique peut créer une défaite stratégique.
Perspectives : deux récits s’affrontent, et chacun sert des intérêts différents
Le premier récit est celui des partisans de la frappe préventive. Il dit, en substance, qu’il vaut mieux casser un programme à temps que laisser un régime franchir le seuil nucléaire. Ce récit bénéficie d’abord aux États qui veulent conserver une supériorité militaire et éviter un nouveau détenteur de la bombe dans leur voisinage. Il parle aussi aux opinions publiques inquiètes, car il promet une solution nette, presque chirurgicale.
Le second récit est celui de l’endiguement par les règles. Il est porté par l’AIEA, par de nombreux diplomates et par ceux qui défendent encore le traité de non-prolifération comme socle commun. Sa logique est moins spectaculaire, mais plus solide : surveiller, inspecter, négocier, sanctionner au besoin. Ce camp rappelle qu’un programme nucléaire n’est pas seulement une question de centrifugeuses. C’est aussi une décision politique, liée à la sécurité, à la réputation et au rapport de force régional.
Entre les deux, il existe une zone grise. Les responsables américains et israéliens peuvent affirmer qu’une frappe a “dégradé” la capacité nucléaire iranienne. Ils peuvent même obtenir un succès technique de court terme. Mais cela ne tranche pas la question centrale : est-ce que cette méthode réduit durablement le risque de prolifération, ou est-ce qu’elle l’alimente en rendant l’arme plus attractive pour ceux qui se sentent menacés ? Les données publiques disponibles en 2025 penchent davantage vers la seconde crainte que vers une certitude de victoire durable.
Horizon : ce qu’il faut surveiller maintenant
Les prochains signaux à suivre sont clairs. D’abord, la coopération de l’Iran avec l’AIEA, car tout recul d’accès compliquerait les vérifications. Ensuite, les positions officielles de Washington, de Jérusalem et de Téhéran sur la reprise ou non des négociations. Enfin, les débats sur un éventuel durcissement des doctrines nucléaires et des déploiements en Europe, car chaque changement de posture militaire réactive le même piège : faire passer la dissuasion pour une solution universelle, alors qu’elle reste un instrument de dernier recours.



