Procès de Sophia Chikirou : quand un vieux conflit au Média revient peser sur la confiance dans la vie publique
Le procès de Sophia Chikirou porte sur une tentative présumée d’escroquerie liée au Média et à la banque Crédit du Nord. L’affaire, réglée en 2021 entre parties, revient pourtant devant la justice pénale.

Une affaire ancienne, mais pas refermée
Pour Sophia Chikirou, ce procès pose une question simple : peut-on encore être jugé pour un dossier vieux de huit ans, quand les parties ont déjà tourné la page ? Pour le parquet, la réponse est oui. Pour la défense, ce retour devant le tribunal ressemble à un acharnement inutile.
Le dossier remonte à l’été 2018, au moment où Le Média, la webtélé fondée dans le sillage de la gauche insoumise, cherche encore son modèle économique. À cette époque, l’enjeu est très concret : faire fonctionner une structure de presse fragile, avec peu de marges, des équipes mouvantes et une trésorerie sous tension. C’est souvent là que naissent les conflits les plus durs : entre dirigeants, cofondateurs, prestataires et banquiers.
Mardi 12 mai 2026, la députée de La France insoumise a comparu devant le tribunal correctionnel de Paris dans un dossier de tentative d’escroquerie portant sur plus de 67.000 euros. Selon l’accusation, elle aurait cherché à faire effectuer des virements par le Crédit du Nord en se présentant comme présidente de la société alors qu’elle n’occupait plus cette fonction. Le ministère public a requis une amende, mais pas de peine d’inéligibilité.
Ce que le tribunal regarde vraiment
Le cœur juridique du dossier tient à une nuance importante : l’escroquerie, en droit pénal, ne suppose pas seulement un mensonge. Il faut une tromperie par une fausse qualité, ou des manœuvres frauduleuses, qui conduisent une personne ou une entreprise à remettre de l’argent ou à consentir un acte. Le code pénal prévoit jusqu’à cinq ans de prison et 375.000 euros d’amende pour cette infraction.
Autrement dit, le tribunal ne juge pas une simple dispute entre anciens partenaires. Il doit dire si la demande de virement relevait d’un désaccord de gestion, ou d’une tentative de tromper la banque au détriment de la société. C’est là que se joue la différence entre le contentieux commercial et le dossier pénal. Pour l’accusation, le recours à une fausse qualité suffit à faire basculer l’affaire du mauvais côté de la ligne.
La défense, elle, insiste sur un autre point : le litige a été soldé en juin 2021, après un accord entre les parties et le retrait des plaintes. En clair, personne ne réclame aujourd’hui réparation au civil. Mais le parquet a choisi de poursuivre malgré tout. C’est possible en droit pénal français, puisque le ministère public défend l’ordre public, pas seulement les intérêts d’une victime particulière.
Pourquoi cette affaire compte au-delà du tribunal
Cette procédure éclaire une réalité souvent cachée derrière les grands récits politiques : les médias militants, les collectifs émergents et les petites structures associatives vivent sur des équilibres financiers précaires. Quand la trésorerie vacille, chaque facture, chaque chèque et chaque signature prennent un poids énorme. Ce sont alors les dirigeants qui portent le risque principal, mais ce sont aussi les salariés, les prestataires et les fondateurs qui subissent les dégâts quand la confiance se brise.
Dans ce dossier, les bénéficiaires potentiels des deux lectures sont faciles à identifier. Si le tribunal suit le parquet, cela renforce l’idée qu’une fausse qualité dans la vie des affaires peut être pénalement sanctionnée, même sans victime encore présente à l’audience. Si la défense l’emporte, cela confortera l’argument d’un dossier trop ancien, déjà réglé entre les intéressés, et maintenu artificiellement en vie par la justice.
Le contexte politique ajoute une couche supplémentaire. Sophia Chikirou n’est pas une prévenue ordinaire. Elle est aussi une députée de Paris et une figure connue de La France insoumise. Son dossier judiciaire s’invite donc dans un moment où son camp cherche à tenir une ligne politique offensive, tout en gérant des affaires judiciaires qui fragilisent son image publique. Dans les faits, cela donne un avantage évident à ses adversaires, qui y voient un angle d’attaque sur la crédibilité du mouvement.
En face, les soutiens de l’élue peuvent arguer que la procédure est disproportionnée, précisément parce qu’elle revient sur un accord ancien et sur un dossier sans plainte active. C’est l’un des points centraux du débat : faut-il laisser le temps judiciaire effacer un conflit clos entre parties privées, ou rappeler qu’une infraction peut être poursuivie même sans plaignant ?
Les prochaines étapes à surveiller
La suite dépend désormais de la décision du tribunal correctionnel de Paris. Le jugement dira si les faits relèvent d’une simple mauvaise gestion d’une structure fragile, ou d’une tentative d’escroquerie caractérisée. Il dira aussi si la réponse pénale doit se limiter à une amende, comme l’a demandé le parquet.
Politiquement, le dossier restera un marqueur dans les prochains mois. Il pèsera dans le débat public autour de la probité des responsables politiques, mais aussi dans la campagne municipale parisienne, où chaque épisode judiciaire peut modifier le rapport de force. En attendant, une chose est sûre : cette affaire, présentée comme ancienne et réglée, continue de produire ses effets bien au-delà de l’audience.



