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ACTUALITé NATIONALE

Avec sa BD et ses prises de position, François Ruffin rallume le débat sur l’immigration de travail et le regard porté sur les autres

La bande dessinée de François Ruffin provoque une nouvelle polémique à gauche. Ses adversaires lui reprochent un récit paternaliste, tandis qu’il défend une œuvre humaniste et son discours sur les métiers en tension.

Flat lay journalistique dans un bureau parlementaire avec une BD ouverte, une écharpe tricolore et des documents flous autour de la polémique Ruffin

Une BD politique, et tout de suite la question du regard

Quand un responsable politique se met lui-même en scène, la question n’est plus seulement celle du récit. Elle devient aussi celle du regard qu’il pose sur les autres. C’est exactement ce qui arrive à François Ruffin avec Picardie Splendor, sa bande dessinée parue le 7 mai et devenue, en quelques jours, un sujet de dispute à gauche.

L’élu de la Somme défend un livre qu’il présente comme une œuvre humaniste. Dans un entretien publié le 18 mai, il dit assumer un antiracisme « estampillé années 90 », avec l’idée de « Blacks, blancs, beurs », tout en reconnaissant que cette grille de lecture peut transparaître dans la BD. Il affirme dialoguer avec des chercheurs et des militants, et refuse pour autant l’étiquette de raciste.

Ce que raconte la BD, et ce qui a dérangé

Picardie Splendor met en images des scènes inspirées des rencontres quotidiennes de François Ruffin. L’ancien journaliste y raconte une « France fracturée, mais que l’on peut réparer », selon sa propre formule répétée avant la polémique. Le problème, pour ses critiques, n’est pas l’intention affichée. C’est la manière dont certaines planches donnent à voir des personnes racisées, en les enfermant dans des rôles jugés stéréotypés.

Le passage le plus commenté se déroule dans un train. Une passagère noire refuse une verbalisation qu’elle estime injuste. Un autre voyageur, maghrébin, prend sa défense. Des policiers s’énervent. Ruffin intervient pour régler la différence de paiement, puis demande à la passagère et aux policiers de se respecter mutuellement. Ses détracteurs reprochent surtout à la scène de mettre en avant une tension racialisée, sans la déconstruire vraiment.

François Ruffin dit ne pas se reconnaître dans une autre planche, celle où un homme racisé baisse la tête pendant que lui « bombe le torse ». Il dit entendre que ces images peuvent blesser. Autrement dit, il ne nie pas l’effet produit ; il conteste que cet effet suffise à faire de lui un raciste.

Pourquoi cette polémique dépasse le seul cas Ruffin

Cette affaire tombe dans un moment où la gauche se fracture sur l’immigration, le racisme et la façon de parler des classes populaires. À l’Assemblée, François Ruffin a récemment plaidé pour faciliter la régularisation des travailleurs étrangers dans certains métiers en tension. Il s’appuie sur une réalité économique simple : les besoins de main-d’œuvre augmentent dans plusieurs secteurs, des aides à domicile aux aides-soignants, en passant par les sages-femmes, les ouvriers non qualifiés et même certains hôpitaux.

Le débat est concret. D’un côté, les employeurs, des collectivités et des services publics cherchent à faire tourner des secteurs déjà fragiles. De l’autre, les partisans d’une ligne plus restrictive estiment qu’ouvrir davantage les portes du travail à des étrangers, y compris en situation irrégulière, risque d’encourager une immigration subie et de maintenir les salaires bas. La liste actualisée des métiers en tension, prévue par la loi immigration de 2024, sert justement de pont entre ces deux visions. Elle doit orienter à la fois la formation, le recrutement et, dans certains cas, les régularisations. Son retard de publication a déjà été signalé à l’Assemblée.

Dans ce contexte, la BD de Ruffin ne parle pas seulement de lui. Elle cristallise une querelle plus large : comment parler des discriminations sans réduire les personnes concernées à des silhouettes ? Et comment parler du travail, des quartiers populaires ou des transports publics sans nier les rapports de domination qui les traversent ? C’est là que le débat devient politique, pas seulement esthétique.

Les critiques : paternalisme, « sauveur blanc » et vieux malentendus

Du côté des insoumis, la charge est frontale. L’eurodéputée Emma Fourreau parle d’une BD « bourrée de racisme, de paternalisme », avec la figure de « l’homme blanc sauveur ». Le maire LFI de La Courneuve, Aly Diouara, accuse pour sa part François Ruffin d’un « racisme complexé » et d’un récit paternaliste qui transforme des femmes de sa commune en figurantes. La critique est donc double : sur le fond antiraciste et sur la place accordée aux personnes racisées dans le récit.

Ce n’est pas un simple désaccord de ton. Pour ses opposants, Ruffin reproduit un imaginaire où le personnage blanc observe, arbitre et répare, pendant que les autres subissent ou incarnent le désordre. Pour ses soutiens, au contraire, il montre une société abîmée et tente d’y faire tenir ensemble la précarité, l’angoisse sociale et le racisme. Les deux lectures reposent sur le même matériau. Elles divergent sur la place accordée à ceux qui sont représentés.

La polémique est aussi nourrie par les tensions plus anciennes entre François Ruffin et La France insoumise. En 2019 déjà, ses adversaires lui reprochaient son absence à une marche contre l’islamophobie. Plus récemment, ses déclarations contre l’immigration de travail ont ravivé les critiques d’une partie de la gauche. Selon Ruffin, il ne s’agit pas de reprendre les thèmes de l’extrême droite, mais de répondre à des déséquilibres concrets du marché du travail.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

La suite dépendra moins de la BD elle-même que de la manière dont Ruffin et ses adversaires vont prolonger le conflit. Le prochain test est politique : peut-il continuer à défendre une ligne sociale et républicaine sur le travail et l’immigration sans se couper durablement d’une partie de la gauche ? Et ses critiques, qui dénoncent un biais raciste, parviendront-elles à imposer ce cadrage dans le débat public ?

Sur le fond, un autre sujet restera à suivre : la publication des listes de métiers en tension et les choix du gouvernement sur la régularisation des travailleurs étrangers. Car derrière la querelle autour d’une bande dessinée, c’est bien la même question qui revient. Qui peut travailler, dans quelles conditions, et avec quelle reconnaissance ?

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