En Algérie, Darmanin teste la reprise du dialogue pour la justice, le narcotrafic et le sort de Christophe Gleizes
La visite de Gérald Darmanin à Alger remet la coopération franco-algérienne sur la table, avec la DZ Mafia et Christophe Gleizes au centre. Le déplacement veut consolider un apaisement encore fragile entre Paris et Alger.

Pourquoi cette visite compte aussi pour les citoyens
Quand la justice française et la justice algérienne se reparlent, cela ne change pas seulement le sort des ministres. Cela peut accélérer une enquête, bloquer un réseau criminel, ou au contraire sauver un dossier qui s’enlise. C’est aussi ce qui explique la prudence extrême autour de la visite éclair de Gérald Darmanin à Alger. La séquence s’inscrit dans un réchauffement encore fragile entre Paris et Alger, après une longue période de gel diplomatique.
Le signal politique est clair : les deux capitales veulent remettre du mouvement là où tout s’était presque arrêté. En mai 2026, l’Élysée a envoyé la ministre déléguée Alice Rufo à Alger pour parler de la reprise de la coopération consulaire et des “prochaines étapes” du dialogue bilatéral. Quelques semaines plus tôt, Laurent Nuñez avait déjà relancé les échanges sécuritaires. Gérald Darmanin s’inscrit dans cette même reprise en main, mais sur le terrain judiciaire.
Ce qui s’est joué à Alger
Le ministre de la Justice a rencontré son homologue algérien Lotfi Boudjemaa, puis le président Abdelmadjid Tebboune. À l’agenda : la coopération judiciaire, la lutte contre le narcotrafic et le dossier Christophe Gleizes. Les échanges ont aussi réuni des hauts magistrats des deux pays, dans une logique de reprise de contact technique après des mois de distance. Le message politique est simple : remettre les circuits judiciaires au travail, dossier par dossier.
Cette méthode a une portée concrète. Sans entraide judiciaire, les demandes de transfèrement, d’audition, de gel d’avoirs ou de transmission de pièces prennent du retard. Pour la France, cela complique les enquêtes sur les réseaux qui s’étendent au-delà des frontières. Pour l’Algérie, cela ouvre aussi la voie à des dossiers sensibles où elle veut garder la main, notamment dès qu’ils touchent à sa souveraineté ou à sa sécurité intérieure.
Le contexte institutionnel français a aussi changé. Le ministère de la Justice a installé en janvier 2026 le parquet national anticriminalité organisée, le PNACO, créé par la loi du 13 juin 2025 sur le narcotrafic. Le gouvernement met en avant une stratégie plus dure contre les filières, avec des quartiers de haute sécurité et de nouvelles places de prison modulaires. Autrement dit, Paris veut montrer qu’il ne parle plus seulement de coopération : il veut aussi des outils pour frapper plus vite et plus fort.
DZ Mafia, narcotrafic et rapport de force
Le dossier de la DZ Mafia a occupé une place centrale dans les discussions. Ce groupe criminel marseillais est devenu un symbole de la montée en puissance du narcotrafic en France. Les autorités françaises cherchent à mieux suivre ses flux, ses soutiens et ses relais. Leur intérêt est évident : couper les appuis logistiques et financiers, et éviter que certains suspects ne se placent hors de portée de la justice.
Mais l’enjeu n’est pas symétrique. Pour la France, la coopération avec Alger peut aider à démanteler des réseaux et à mieux faire exécuter les décisions de justice. Pour l’Algérie, accepter d’entrer dans ce jeu peut aussi servir à obtenir des contreparties politiques, ou à montrer qu’elle reste un partenaire utile malgré les tensions. C’est souvent ainsi que se négocient les dossiers de sécurité : chacun y cherche une preuve de sérieux, mais aussi un levier diplomatique.
Le problème, c’est que le climat entre Paris et Alger reste chargé. La rupture s’est aggravée à l’été 2024 après le soutien français au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental. Alger a alors retiré son ambassadeur de France. Puis l’affaire d’un agent consulaire algérien mis en examen en France dans l’enquête sur l’enlèvement d’Amir Boukhors a encore durci les lignes. Résultat : chaque geste de coopération peut être lu comme un pas en avant, ou comme une concession.
Le cas Christophe Gleizes, dossier humain et diplomatique
Le dossier le plus sensible reste celui du journaliste sportif Christophe Gleizes. Arrêté en mai 2024 à Tizi Ouzou, il a été condamné le 29 juin 2025 à sept ans de prison pour “apologie du terrorisme” et “possession de publications à but de propagande nuisant à l’intérêt national”. En décembre 2025, la cour d’appel a confirmé cette peine. Le sujet est devenu un test de bonne volonté entre les deux capitales.
Pour la France, le dossier a une dimension consulaire et politique. Pour la famille et les soutiens du journaliste, il s’agit d’abord d’un détenu dont le travail est contesté par les autorités algériennes. RSF rappelle qu’il est toujours incarcéré et que les appels à sa libération se multiplient. En arrière-plan, une piste revient avec insistance : une grâce présidentielle d’Abdelmadjid Tebboune. Ce n’est pas une certitude, mais c’est l’option la plus souvent évoquée dans le débat public.
Ce dossier montre une réalité brutale : la presse, la justice et la diplomatie s’y croisent de front. Si Alger veut maintenir une ligne ferme sur ce qu’elle considère comme des atteintes à sa sécurité, Paris cherche au contraire à éviter qu’un journaliste devienne l’otage durable d’un contentieux politique. C’est précisément ce type de cas qui peut relancer, ou casser, un apaisement naissant.
Une bataille française aussi
À Paris, le débat reste vif. Emmanuel Macron défend une logique de dialogue et de coopération, y compris sur les questions consulaires et médicales. Bruno Retailleau, lui, incarne une ligne plus dure, centrée sur les expulsions, les obligations de quitter le territoire français et le refus de reprendre certains ressortissants. Le désaccord n’est pas théorique : il oppose deux visions de l’intérêt français. L’une privilégie la continuité diplomatique. L’autre mise sur le rapport de force.
Les bénéficiaires ne sont pas les mêmes selon la ligne choisie. Une coopération fluide aide les magistrats, les services de police, les familles de détenus et les enquêteurs sur le narcotrafic. Une ligne plus conflictuelle peut satisfaire une partie de l’opinion française qui veut des résultats rapides sur les expulsions ou les réseaux criminels. Mais elle augmente aussi le risque de blocage, notamment quand des dossiers sensibles, comme celui de Christophe Gleizes, dépendent d’une décision politique algérienne.
Les précédents récents montrent d’ailleurs que le dialogue avance par à-coups. En 2025, les expulsions réciproques de diplomates ont presque gelé la relation. En 2026, la reprise s’est faite d’abord par les ministères régaliens, puis par les canaux consulaires. La visite de Gérald Darmanin s’inscrit donc dans une séquence de reprise contrôlée, pas dans une réconciliation totale.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La prochaine étape est politique autant que judiciaire. Il faudra observer si Alger confirme la reprise des échanges sur les dossiers de coopération, si la visite de son ministre de l’Intérieur à Paris se concrétise, et surtout si un geste intervient sur Christophe Gleizes. La suite dira si le rapprochement franco-algérien sort du provisoire, ou s’il reste suspendu à quelques dossiers explosifs.



