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INSTITUTIONS

L’ordre européen du Mérite veut donner un visage concret à l’Europe, entre reconnaissance politique et symbole citoyen

Le Parlement européen a remis à Strasbourg les premiers ordres européens du Mérite. Cette nouvelle distinction honore des profils très divers, de Merkel à Zelensky, pour célébrer l’intégration et les valeurs de l’Union.

Cérémonie de remise de l’ordre européen du Mérite dans l’hémicycle du Parlement européen à Strasbourg, avec sièges rouges et pupitre institutionnel.

À quoi sert une décoration européenne, quand l’Union a déjà ses traités, ses sommets et ses crises ? Le Parlement européen vient de répondre par un geste très politique : créer sa première distinction commune pour saluer ceux qui ont contribué à l’intégration européenne et à la défense de ses valeurs.

Une première distinction européenne, pensée pour Strasbourg

La remise des premiers ordres européens du Mérite a eu lieu mardi 19 mai à Strasbourg, dans l’hémicycle du Parlement européen. Treize des vingt premiers lauréats étaient présents pour recevoir leur distinction. La cérémonie s’inscrivait dans la session plénière de mai 2026.

Cette distinction a été créée en mai 2025 par le Bureau du Parlement, à l’occasion du 75e anniversaire de la déclaration Schuman. L’institution la présente comme la première récompense de ce type décernée au niveau européen par une institution de l’Union. Son objectif est de reconnaître des personnes ayant apporté une contribution significative à l’intégration européenne, à la démocratie et aux valeurs de l’Union.

Le fonctionnement est déjà cadré. Les nominations peuvent venir de la présidence du Parlement, du président du Conseil européen, de la présidente de la Commission, des chefs d’État ou de gouvernement et des présidents des parlements nationaux. Un comité de sélection tranche ensuite. Jusqu’à 20 lauréats peuvent être désignés chaque année.

Qui a été distingué, et pourquoi ce choix compte

Parmi les premiers lauréats, la liste mélange des figures politiques, institutionnelles, culturelles et humanitaires. Angela Merkel et Lech Wałęsa ont été nommés membres distingués de l’ordre. Volodymyr Zelensky a reçu la même distinction pour son rôle dans la défense de l’Ukraine face à l’agression russe. Maia Sandu, Jerzy Buzek, Aníbal Cavaco Silva, Sauli Niinistö, Pietro Parolin, Mary Robinson, Wolfgang Schüssel, Javier Solana et Jean Claude Trichet figurent parmi les membres honorables. José Andrés, Giánnis Antetokoúnmpo, Marc Gjidara, Sandra Lejniece, Oleksandra Matviïtchouk, Viviane Reding et U2 ont été nommés membres de l’ordre.

Le choix n’est pas anodin. En distinguant à la fois d’anciens dirigeants, une présidente en exercice, un militant historique comme Lech Wałęsa, une avocate des droits humains, un chef, un basketteur et un groupe de rock, le Parlement envoie un signal large : l’Europe ne se construit pas seulement dans les conseils européens et les votes d’assemblée. Elle se construit aussi dans la société civile, la diplomatie, la culture et l’action humanitaire.

Le cas de Volodymyr Zelensky est particulièrement parlant. Sa présence dans cette première promotion place la guerre en Ukraine au cœur du récit européen du moment. L’ordre le récompense pour avoir défendu son pays face à l’agression russe, mais le geste dit aussi autre chose : l’Union veut inscrire le soutien à Kiev dans une continuité politique, pas dans un simple réflexe de circonstance.

Ce que cela change, concrètement, pour l’Union

Sur le papier, l’ordre du Mérite est symbolique. Dans les faits, il sert à une chose très politique : donner un visage à l’idée européenne. Le Parlement le présente comme un moyen de consolider une identité commune, à une époque où les tensions géopolitiques et les fragilités démocratiques sont fortes. En clair, l’institution veut montrer que l’Europe n’est pas qu’un marché ou une machine réglementaire. C’est aussi un espace de loyauté civique.

Ce symbole profite d’abord aux institutions européennes elles-mêmes. Dans une Union souvent perçue comme distante, la création d’une décoration commune permet de raconter un autre récit : celui d’une communauté politique capable d’honorer ses propres bâtisseurs. Elle profite aussi aux personnalités récompensées, qui gagnent une reconnaissance supplémentaire, et à leurs pays d’origine, surtout lorsque ces figures incarnent des trajectoires pro-européennes fortes.

Mais l’effet n’est pas le même pour tout le monde. Pour les petits États, les pays candidats ou les voisins de l’Union, cette distinction offre une scène supplémentaire de visibilité politique. Maia Sandu, à la tête d’un pays comme la Moldavie, s’inscrit dans cette logique. Pour les grands États membres, l’enjeu est plus subtil : ils disposent déjà de leurs propres ordres nationaux du Mérite, et l’ordre européen vient s’ajouter à l’arsenal existant. Il complète, il ne remplace pas.

Le Parlement a d’ailleurs pris soin de rappeler qu’à l’exception de l’Irlande, les États membres disposent tous d’ordres nationaux du Mérite. La nouvelle distinction européenne vient combler un vide institutionnel. Elle dit aussi quelque chose de la place qu’entend occuper le Parlement : non seulement législateur, mais aussi producteur de récit européen.

Entre hommage partagé et lecture plus politique

Les défenseurs de l’initiative y voient une réponse simple à un manque ancien. Si chaque État récompense ses figures marquantes, pourquoi l’Union ne pourrait-elle pas honorer celles et ceux qui ont fait avancer le projet commun ? Cette lecture met en avant une idée de continuité historique : Schuman, l’après-guerre, l’élargissement, la démocratie, puis l’Ukraine et les nouveaux équilibres du continent.

D’autres y verront surtout une mise en scène institutionnelle. Le moment choisi n’est pas neutre : l’Union cherche à réaffirmer son unité dans un contexte de guerre en Ukraine, de tensions sur l’État de droit et de rivalités internes entre capitales. Dans cette lecture, l’ordre du Mérite sert aussi à rappeler qui incarne la bonne orthodoxie européenne. C’est une façon de distribuer les honneurs, mais aussi de dessiner une frontière symbolique entre les soutiens du projet européen et ses adversaires.

La composition du comité de sélection accentue encore cette impression d’institutionnalisation du récit européen. La présidente du Parlement y siège avec deux vice-présidentes et quatre personnalités européennes. La sélection n’est donc pas improvisée. Elle est le produit d’un circuit politique assumé, où les institutions européennes gardent la main sur le choix des figures célébrées.

Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines

La question désormais est simple : l’ordre européen du Mérite restera-t-il un geste ponctuel ou deviendra-t-il une habitude politique durable ? Le Parlement a fixé un rythme annuel, avec jusqu’à 20 lauréats par an. Les prochaines promotions diront vite si cette distinction s’installe comme un symbole discret mais stable de l’Union, ou si elle reste un coup d’éclat lié à la première année de la récompense.

Il faudra aussi suivre la manière dont cette distinction sera reçue hors du Parlement. Les soutiens du projet européen y verront un outil de reconnaissance. Les critiques, eux, jugeront peut-être qu’une Union en quête de crédibilité ferait mieux de régler d’abord ses blocages politiques. Entre ces deux lectures, l’ordre du Mérite mesure déjà quelque chose d’essentiel : la bataille pour définir ce que l’Europe veut célébrer, et donc ce qu’elle veut être.

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