Aller au contenu
ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 22 mai 1885 : la mort de Victor Hugo, deux millions de Français et la naissance du Panthéon laïc

Il y a 141 ans, la France enterrait Victor Hugo dans un corbillard de pauvre, suivi par deux millions de personnes. Un événement politique majeur qui a scellé la désacralisation du Panthéon et consolidé l'identité républicaine.

Imagine-t-on deux millions de personnes dans les rues de Paris pour accompagner un écrivain à sa dernière demeure ? C’est pourtant ce qui s’est produit le 1er juin 1885, dix jours après la mort de Victor Hugo. Un événement sans précédent, qui n’avait rien d’un simple hommage littéraire.

Le 22 mai 1885, à 13 h 27, Victor Hugo s’éteint dans son hôtel particulier du 50, avenue d’Eylau rebaptisée avenue Victor-Hugo de son vivant, en 1881, après que 600 000 Parisiens eurent défilé sous ses fenêtres pour ses 79 ans. Le vieil homme de 83 ans, terrassé par une congestion pulmonaire survenue dans la nuit du 14 au 15 mai, a agonisé une semaine entière. Pendant ces jours interminables, la France suivait heure par heure les bulletins médicaux des docteurs Vulpian, Germain Sée et Émile Allix. Sur les boulevards, on s’arrachait les éditions spéciales. Des milliers de Parisiens se relayaient jour et nuit devant son domicile jusqu’à 5 000 par jour, selon les estimations. La famille a dû barricader la maison.

Un deuil national, mais pas unanime

Dès le lendemain, dix-sept journaux parisiens paraissent encadrés de noir en première page. Le Rappel, journal fondé à l’initiative du poète, porte le deuil jusqu’aux funérailles. À Rome, le président de la Chambre des députés italienne monte à la tribune pour rendre hommage à un génie qui, selon lui, honore l’humanité tout entière. Le choc dépasse les frontières françaises.

Tout le monde ne pleure pas, cependant. Le journal catholique La Croix lui adresse une oraison grinçante, restée célèbre, le qualifiant de fou depuis trente ans. Il faut dire que l’homme avait traversé tous les camps : royaliste dans sa jeunesse, monarchiste libéral, puis républicain anticlérical et farouche opposant à Napoléon III. Exilé dix-neuf ans à Guernesey, il avait combattu sans relâche celui qu’il surnommait « Napoléon le Petit ». Ce parcours sinueux, qui lui avait valu une popularité immense auprès du peuple, agaçait une partie de la droite conservatrice et du monde catholique.

Le Panthéon arraché à l’Église

Deux jours après le décès, la Chambre des députés vote des funérailles nationales par 415 voix sur 418. Hugo devient le premier écrivain français à recevoir cet honneur. L’inhumation était prévue au Père-Lachaise, où la famille possédait un caveau. Mais un député, Anatole de La Forge, ancien journaliste devenu élu de la Seine, lance une proposition autrement plus spectaculaire : le Panthéon.

Le problème est de taille. L’édifice, construit comme église sous Louis XV puis converti en temple des grands hommes par la Révolution en 1791, a été rendu au culte catholique par Napoléon III en 1852. La proposition déclenche une polémique violente. La presse catholique, L’Univers en tête, crie à la profanation. Le Gaulois, journal de la droite royaliste, invite ses lecteurs à boycotter la cérémonie, redoutant un retour aux violences de la Commune. Le gouvernement de Jules Grévy tranche par décret le 27 mai : le Panthéon est définitivement désacralisé. En mourant, Hugo venait de faire basculer un monument et d’offrir à la République un symbole durable.

Un corbillard de pauvre sous l’Arc de triomphe

Le testament du poète, rédigé le 2 août 1883 et confié à Auguste Vacquerie dans une enveloppe non fermée, tenait en quelques lignes d’une sobriété remarquable. Hugo demandait le corbillard des pauvres, refusait l’oraison de toutes les Églises, et léguait cinquante mille francs aux miséreux. Le gouvernement respectera la lettre pas tout à fait l’esprit.

Car la cérémonie qui se déploie le 1er juin 1885 est tout sauf modeste. Dès 10 h 30, vingt et une salves de canon tirées depuis les Invalides ouvrent la journée. L’Arc de triomphe, voilé de crêpe noir, abrite le cercueil exposé depuis la veille, veillé toute la nuit à la lueur de quarante-quatre candélabres tandis que quatre urnes diffusent de l’encens. Dix-neuf orateurs prononcent des discours. En tête du cortège marchent douze jeunes poètes choisis par la famille, suivis d’une délégation de Besançon sa ville natale et de pas moins de 1 168 délégations françaises et étrangères.

Le petit corbillard noir, triste et nu, s’ébranle à 12 h 40 depuis la place de l’Étoile. Il descend les Champs-Élysées, traverse la Concorde, emprunte les boulevards Saint-Germain et Saint-Michel avant de remonter la rue Soufflot vers le Panthéon. Le cortège est si dense que sa queue n’a pas quitté l’Étoile quand la tête atteint sa destination, huit kilomètres plus loin. Paris comptait alors un million d’habitants. Le double au bas mot s’est massé dans les rues.

Quand la République canalise la ferveur populaire

Le pouvoir n’avait pourtant rien laissé au hasard. Contre l’avis de la famille Hugo, l’enterrement a été fixé un lundi, jour ouvré, plutôt qu’un dimanche. L’objectif, à peine dissimulé : limiter la participation ouvrière et éviter que l’hommage au champion du peuple ne dégénère en manifestation. Les écoles et les théâtres étaient fermés, mais les usines restaient ouvertes. L’itinéraire du cortège évitait soigneusement les quartiers populaires.

La République rendait hommage à Hugo, certes mais en contrôlant chaque détail. Il s’agissait de fédérer la nation autour de valeurs républicaines, à un moment où le régime traversait de sérieuses difficultés économiques et politiques. Les funérailles du poète offraient une occasion inespérée de réaffirmer l’unité nationale autour d’une figure consensuelle ou presque.

Un héritage politique autant que littéraire

Car Hugo n’était pas seulement un écrivain. Député sous la Deuxième République, sénateur inamovible sous la Troisième, il avait participé au vote pour l’abolition de l’esclavage et milité pour la scolarisation des enfants et la lutte contre la misère. Ses combats suffrage universel, abolition de la peine de mort, école publique et laïque coïncidaient avec le programme même de la République naissante. En l’enterrant au Panthéon, le régime se dotait d’un saint laïc, d’un mythe fondateur.

Reste que cette récupération politique n’allait pas sans ambiguïtés. L’homme qui réclamait le corbillard des pauvres aurait sans doute été surpris par les quarante-quatre candélabres et les vingt et une salves de canon. Comme l’a noté un témoin de l’époque, posté à une fenêtre du boulevard Saint-Germain, la ferveur populaire dégageait ce jour-là quelque chose d’incontrôlable, à mi-chemin entre la communion nationale et la foire.

Aujourd’hui encore, 2 591 voies portent le nom de Victor Hugo à travers la France, ce qui en fait l’une des personnalités les plus présentes dans l’espace public national. Aucun autre écrivain ne s’en approche. La prochaine entrée au Panthéon, quelle qu’elle soit, se mesurera forcément à ce précédent gigantesque celui d’un poète qui, 141 ans après sa mort, continue de définir ce que la République française entend par « grand homme ».

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.