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ACTUALITé NATIONALE

Crèches, EHPAD, aide à domicile : quand la pénurie de personnel oblige une structure sur deux à refuser des bénéficiaires

Une enquête menée auprès de 1 712 professionnels du secteur social et médico-social révèle l'ampleur d'une crise RH qui touche directement les familles. Près de la moitié des structures ont déjà dû annuler des prises en charge faute de bras.

Qui gardera vos enfants demain ? Qui s’occupera de vos parents âgés ? En France, ces questions ne relèvent plus de la projection lointaine. Elles se posent aujourd’hui, dans des milliers de crèches, d’EHPAD et de services d’aide à domicile où les équipes manquent cruellement.

Une enquête réalisée du 13 au 20 mai 2026 par la plateforme de gestion RH Staff & Go auprès de 1 712 professionnels du secteur social et médico-social dessine un tableau saisissant. Près d’une structure sur deux (48 %) a dû annuler ou reporter une prestation faute de personnel au cours des douze derniers mois. Plus préoccupant encore, 41 % ont refusé de nouveaux bénéficiaires ou de nouvelles inscriptions. Derrière ces pourcentages, ce sont des familles à qui l’on dit non, des personnes âgées sans visite, des enfants sans place.

Des structures qui enfreignent la loi pour ne pas abandonner leurs publics

Le chiffre le plus révélateur n’est peut-être pas le plus spectaculaire. Selon cette même enquête, 16 % des structures reconnaissent avoir fait travailler leurs salariés au-delà des limites légales du temps de travail pour assurer la continuité de service. Concrètement, des aides-soignantes enchaînent les amplitudes horaires illégales pour qu’un EHPAD reste ouvert, des auxiliaires de vie dépassent les durées maximales pour que personne ne soit laissé sans visite. La crise ne se mesure plus seulement en postes vacants : elle se mesure en règles que l’on ne peut plus tenir.

24 % des structures ont aussi dû fermer temporairement une unité, une section ou une activité. Et 32 % ont réduit la fréquence des visites à domicile. Le secteur tourne en mode dégradé, parfois au bord de la rupture.

Un horizon de trois ans pour sept structures sur dix

L’enquête pose une question brute : si rien ne change, dans combien de temps votre structure sera-t-elle obligée de réduire son activité ou de fermer ? La réponse glace. 29 % des structures disent que c’est déjà le cas. 15 % anticipent moins d’un an. 27 % entre un et trois ans. Au total, 71 % sont concernées ou le seront à brève échéance. Seules 12 % estiment ne courir aucun risque.

Ces projections résonnent avec les données de France Travail, qui classe le secteur sanitaire et médico-social comme le premier pourvoyeur d’embauches en 2026, avec 322 000 recrutements prévus. Mais six recrutements sur dix y sont jugés difficiles, un taux bien supérieur à la moyenne nationale de 43,8 %. Le paradoxe est complet : le secteur qui embauche le plus est aussi celui qui peine le plus à trouver des candidats.

Les métiers de première ligne introuvables

Parmi les 1 712 répondants, 86 % déclarent avoir eu au moins un poste vacant pendant plus de trois mois sur l’année écoulée. Les deux tiers en ont eu au moins deux. Pour trouver un professionnel de terrain, 67 % des structures mettent désormais plus de trois mois. Et pour 10 % des postes, le constat est sans appel : ils sont devenus impossibles à pourvoir.

Les profils les plus recherchés sont les remplaçants (52 %), les aides à domicile (48 %), les auxiliaires de vie (46 %) et les aides-soignants (43 %). Viennent ensuite les infirmiers (38 %) et les éducateurs spécialisés (36 %). Ce sont les métiers du quotidien, ceux dont l’absence se voit immédiatement dans la vie des bénéficiaires.

Le temps de soin grignoté par l’administratif

L’enquête Staff & Go révèle un autre dysfonctionnement, moins visible mais tout aussi corrosif. Six salariés sur dix estiment consacrer plus de 20 % de leur temps de travail à des tâches administratives, de coordination et de reporting. Pour 18 % d’entre eux, c’est même plus de 40 %, soit deux jours sur cinq soustraits à l’accompagnement direct des bénéficiaires.

Résultat : 40 % des professionnels déclarent vivre chaque semaine, voire chaque jour, le sentiment de ne pas pouvoir accompagner correctement un bénéficiaire faute de temps ou de moyens. 58 % ont dû informer une famille ou un usager d’une dégradation de service au moins quatre fois dans l’année. Près d’un tiers vivent cette annonce plus de dix fois par an. Ce sont des coups de téléphone que personne ne veut passer.

Un secteur qui garde du sens, mais plus de vocations

Le Ségur de la santé, lancé en 2020, a certes permis une revalorisation de 183 euros nets mensuels pour 1,5 million de professionnels des établissements de santé et des EHPAD. Les vagues successives ont étendu cette prime à une partie du secteur associatif et aux aides à domicile. Mais ces efforts n’ont pas suffi à endiguer la fuite des vocations. Les rémunérations restent jugées insuffisantes au regard de la pénibilité, des horaires fractionnés et de la charge émotionnelle du travail.

73 % des professionnels interrogés ont déjà envisagé de quitter le secteur, dont 27 % y pensent régulièrement. Surtout, 9 salariés sur 10 ne recommanderaient pas leur métier sans réserve à un jeune en orientation. 42 % iraient même jusqu’à le déconseiller activement. À horizon dix ans, c’est tout un vivier de candidats potentiels qui se referme.

Fouad Sevimli, cofondateur de Staff & Go, reconnaît que le sujet dépasse la simple gestion des ressources humaines. Le constat, selon lui, est celui d’un enjeu de société à part entière.

La petite enfance dans la même impasse

Le phénomène ne concerne pas que le grand âge. La petite enfance subit les mêmes tensions. La Fédération Française des Entreprises de Crèches (FFEC) a alerté dès 2025 sur une vague inédite de fermetures dans le secteur privé. Selon ses projections, jusqu’à 6 500 micro-crèches pourraient disparaître, privant près de 80 000 enfants d’une solution d’accueil. Le décret dit « Vautrin » d’avril 2025, qui renforce les exigences de qualification dans les micro-crèches, fait peser un risque supplémentaire de fermetures au 1er septembre 2026.

Du côté du grand âge, la DREES estimait en février 2026 qu’il faudrait créer entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires d’ici 2050 pour accompagner le vieillissement de la population. Moins de la moitié des 50 000 embauches promises lors de la campagne présidentielle de 2022 avaient été réalisées fin 2025. Le plan Grand Âge, annoncé, reporté, réannoncé, n’a toujours pas de programmation pluriannuelle.

Le prochain rendez-vous à surveiller : le projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2027, attendu à l’automne, qui devra trancher sur les moyens alloués à la branche autonomie et à la petite enfance. En attendant, ce sont les familles et les professionnels de terrain qui absorbent le choc.

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