Dissolution de l’Assemblée nationale : quand une décision présidentielle laisse les élus de la majorité à l’écart
Yaël Braun-Pivet revient sur la dissolution de l’Assemblée nationale du 9 juin 2024 et dit avoir vécu une consultation de façade. Son témoignage éclaire le choc politique et humain provoqué au sein de la majorité.

Quand une dissolution tombe d’en haut, qui décide vraiment ?
Pour une présidente d’Assemblée, être tenue à l’écart d’une décision qui efface une législature entière, ce n’est pas un détail de protocole. C’est le signe qu’au sommet de l’État, le rapport de force peut l’emporter sur la consultation prévue par la Constitution.
C’est dans ce cadre que Yaël Braun-Pivet revient sur la dissolution de l’Assemblée nationale décidée le 9 juin 2024, au soir des européennes. Le chef de l’État a alors annoncé la dissolution après avoir, selon ses propres mots, procédé aux consultations prévues à l’article 12 de la Constitution. Cet article impose de consulter le Premier ministre et les présidents des assemblées avant de dissoudre l’Assemblée nationale.
La dissolution a immédiatement fixé un calendrier accéléré : premier tour des législatives le 30 juin 2024, second tour le 7 juillet 2024. En droit, la Constitution prévoit un délai de 20 à 40 jours entre dissolution et élections.
Ce que raconte Yaël Braun-Pivet : une consultation qui n’en était pas une
Dans cet entretien, la présidente de l’Assemblée explique avoir eu le sentiment que la décision était déjà verrouillée. Elle dit avoir compris, au fil de l’échange, que la dissolution n’était pas née d’un coup de tête, mais d’une séquence préparée en amont. Ce point compte politiquement : il suggère qu’une consultation formelle ne pèse pas forcément sur la décision finale.
Elle raconte aussi avoir rappelé au président de la République que la Constitution lui imposait de la consulter. En réponse, selon son récit, le tête-à-tête est renvoyé dans le jardin de l’Élysée, où elle tente de défendre une autre voie : gagner du temps, construire une coalition avec Les Républicains pendant l’été, puis nommer un gouvernement en septembre. Cette alternative n’a pas été retenue.
Le point central de son témoignage n’est donc pas seulement la brutalité de la dissolution. C’est aussi la manière dont elle dit avoir été traitée dans le processus. Elle affirme n’avoir pas été intégrée à la réflexion malgré son rôle de présidente de l’Assemblée nationale et son ancrage dans la majorité présidentielle.
Ce que la dissolution change concrètement
Une dissolution ne se limite pas à renvoyer les députés devant les électeurs. Elle interrompt le travail législatif, désorganise les groupes, suspend les équilibres internes et force les collaborateurs comme les élus à repartir presque de zéro. Vie publique rappelle que les deux décrets liés à la dissolution ont été publiés au Journal officiel du 10 juin 2024, ce qui a figé le calendrier institutionnel en quelques heures.
Le choc a été plus fort dans une majorité déjà fragilisée depuis les législatives de 2022, où elle avait perdu sa majorité absolue. La dissolution de 2024 a ajouté une couche d’incertitude à un Parlement déjà bloqué par des alliances mouvantes, des textes sous tension et un exécutif contraint de composer au cas par cas.
Pour les députés de la majorité sortante, l’enjeu était immédiat : retrouver une investiture, reconstruire un ancrage local, refaire campagne en trois semaines. Pour les collaborateurs parlementaires, le choc a aussi été pratique : fin de mandat anticipée, emploi suspendu, incertitude sur la suite. La dissolution ne frappe pas tout le monde pareil. Elle met fin brutalement à la continuité institutionnelle pour certains, mais elle peut ouvrir une fenêtre de recomposition pour d’autres, notamment les oppositions les mieux implantées localement.
Sur le fond, le débat dépasse le seul cas Braun-Pivet. L’article 12 donne au président de la République un pouvoir très large, avec une seule vraie contrainte procédurale : la consultation. Mais cette consultation n’est pas un veto. Autrement dit, le texte protège la forme, pas le fond. C’est ce qui nourrit, à chaque crise, la critique d’un pouvoir présidentiel très vertical.
Un geste présidentiel, des gagnants et des perdants
Du point de vue de l’Élysée, la dissolution pouvait se lire comme un pari politique : reprendre l’initiative après un revers électoral, demander aux Français un nouvel arbitrage et tenter de clarifier un paysage parlementaire fragmenté. Le président l’a assumé publiquement le soir du 9 juin, en expliquant qu’il redonnait le choix de l’avenir parlementaire par le vote.
Mais l’autre lecture est tout aussi solide : celle d’une décision qui a pris de court une partie de la majorité et qui a exposé ses failles. Les proches du président ont pu y voir une manœuvre de reprise en main ; beaucoup d’élus, eux, y ont vu une forme de désaveu, voire de mise à l’écart. C’est exactement ce que dit Braun-Pivet lorsqu’elle parle d’un sentiment de mépris et de trahison au sein des rangs présidentiels.
Les oppositions, elles, ont trouvé dans la dissolution une confirmation de leur diagnostic sur l’usure du macronisme et sur l’instabilité née de l’absence de majorité absolue. Le précédent a aussi réactivé un débat plus ancien : la Ve République a été pensée pour éviter l’impuissance parlementaire, mais elle reste traversée par une tension permanente entre un chef de l’État très fort et une Assemblée qui peut être remise à zéro du jour au lendemain.
Dans ce paysage, Braun-Pivet occupe une place particulière. Elle n’est ni une opposante extérieure ni une simple spectatrice. Elle est l’une des figures les plus institutionnelles de l’ancienne majorité. Son récit pèse donc plus lourd qu’une critique venue d’en face : il dit comment la décision a été vécue de l’intérieur, par quelqu’un qui connaissait les rouages de l’Assemblée et les usages de l’exécutif.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le dossier ne se referme pas avec le souvenir de juin 2024. La vraie question, désormais, est de savoir si la séquence a durablement changé la manière de gouverner : plus de dialogue avec les présidents des assemblées, plus de recherche de coalitions, ou au contraire un retour aux réflexes de verticalité.
Il faut aussi surveiller la façon dont cette dissolution continuera de peser sur les rapports entre exécutif et Parlement, dans un contexte où aucune majorité stable n’a effacé le besoin de compromis. À chaque nouveau texte important, la question revient : la majorité présidentielle a-t-elle encore les moyens de décider seule, ou doit-elle désormais convaincre avant d’imposer ?



