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ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 5 août 1907 : à Casablanca, les canons français ouvrent la voie au protectorat marocain et à ses mémoires

Avant le traité de Fès, il y eut les obus sur Casablanca. Cette séquence rappelle que les interventions extérieures ne disparaissent jamais tout à fait : elles restent dans les archives, les mémoires et les rapports de force diplomatiques.

bombardement Casablanca

Le 5 août 1907, à l’aube, Casablanca bascule. Des marins français débarquent pour sécuriser le consulat de France, dans une ville déjà chauffée à blanc par les tensions autour des travaux du port, la présence européenne et l’affaiblissement du pouvoir marocain. Ils sont pris à partie. La réponse est immédiate : les croiseurs français ouvrent le feu sur la ville.

L’épisode est souvent relégué au rang de prélude. Il est pourtant décisif. Cinq ans avant le traité de Fès de 1912, qui établit le protectorat français au Maroc, Casablanca devient le laboratoire brutal d’une politique de puissance : présenter l’intervention comme une opération d’ordre, puis installer durablement une emprise militaire et politique.

Un Maroc sous pression, une France déjà à la manœuvre

Au début du XXe siècle, le Maroc est encore un État souverain, dirigé par le sultan, mais sa marge de manœuvre se rétrécit. Les puissances européennes avancent leurs intérêts commerciaux, diplomatiques et militaires. La France, présente en Algérie depuis 1830, regarde le Maroc comme la pièce manquante de son dispositif nord-africain.

La crise ne naît pas en un jour. Elle s’inscrit dans une longue séquence de pénétration européenne : traités consulaires, privilèges accordés aux ressortissants étrangers, rivalités entre puissances, puis conférence d’Algésiras en 1906. Cette conférence reconnaît une forme de mission internationale de police dans les ports marocains, tout en proclamant le maintien de la souveraineté du sultan. Dans les faits, elle donne à la France et à l’Espagne un levier nouveau. L’encyclopédie Larousse sur l’histoire du Maroc rappelle que la France avait déjà obtenu un droit de police dans les confins algéro-marocains au début du siècle, avant l’occupation d’Oujda et de Casablanca en 1907.

Casablanca concentre ces tensions. La ville n’est pas encore la métropole qu’elle deviendra. Mais son port intéresse les Européens. Les travaux d’aménagement, perçus localement comme une intrusion et comme une menace sur l’équilibre économique et social, provoquent des résistances. À la fin de juillet 1907, des ouvriers européens sont tués lors d’une insurrection. Pour Paris, l’affaire devient un motif d’intervention. Pour une partie de la population marocaine, elle s’inscrit dans une séquence d’atteintes à la souveraineté.

La mécanique coloniale est là : un incident local, une lecture sécuritaire, une riposte militaire, puis une occupation présentée comme provisoire. La France ne dit pas encore qu’elle veut gouverner le Maroc. Elle affirme vouloir rétablir l’ordre, protéger les personnes et garantir les activités commerciales. C’est souvent ainsi que les empires avancent : par le langage de la sécurité avant celui de la domination.

Le 5 août 1907, les canons parlent

Le déroulé précis du 5 août est connu par les correspondances diplomatiques de l’époque. Dans une note transmise par l’ambassade de France aux États-Unis et publiée dans les documents diplomatiques américains, Paris explique qu’il a été décidé le 4 août, avec l’accord des autorités locales, qu’un détachement occuperait le consulat à l’aube du lendemain. Le 5 août, à 5 h 30, les forces françaises se présentent à la porte de la marine. Elles sont attaquées. Six hommes, dont un officier, sont blessés. Les croiseurs Galilée et Du Chayla bombardent alors la ville, officiellement en épargnant les maisons européennes. Les documents diplomatiques américains de 1907 donnent cette version française des événements, utile parce qu’elle montre aussi le vocabulaire de justification employé par Paris : rétablir l’ordre, protéger les ressortissants, organiser la police.

Le bombardement ne se limite pas à un tir symbolique. Il ouvre une séquence militaire. Les troupes débarquent. La ville est occupée. Les combats se poursuivent autour de Casablanca et dans la Chaouïa. Les bilans humains varient selon les sources et les méthodes, ce qui impose la prudence. Mais le fait politique, lui, ne varie pas : la France transforme une crise urbaine en point d’appui colonial.

La suite confirme ce basculement. En 1907, une division française occupe la région de Casablanca. En 1908, le contrôle s’étend à la plaine de la Chaouïa. Après la crise d’Agadir en 1911 et l’accord franco-allemand qui laisse à la France les mains plus libres au Maroc, le traité de Fès est signé le 30 mars 1912. Le protectorat français est instauré. La Grande Encyclopédie Larousse consacrée au Maroc situe clairement Casablanca dans cette progression : débarquement français en 1907, contrôle de la Chaouïa en 1908, puis protectorat en 1912.

Ce qui frappe, dans cette chronologie, c’est l’écart entre les mots et les effets. Les mots disent l’urgence, la sécurité, la police. Les effets produisent une occupation, une administration, une transformation durable du territoire. Casablanca, après 1907, devient un avant-poste du Maroc français. Le port, l’urbanisme, les flux économiques et la hiérarchie politique de la ville seront profondément remodelés par la période du protectorat.

Il faut aussi regarder l’événement du côté marocain. Le bombardement de Casablanca n’est pas seulement un épisode de la diplomatie française. C’est une violence subie par une ville, un moment de dépossession politique, un jalon dans une conquête qui rencontre des résistances. Le récit national français a longtemps préféré les mots “pacification”, “ordre”, “mise en valeur”. Les mémoires marocaines, elles, retiennent d’abord l’asymétrie : une puissance industrielle tire depuis la mer sur une ville dont la souveraineté est déjà fragilisée.

Ce que Casablanca dit encore à la France de 2026

Pourquoi raconter Casablanca en 2026 ? Parce que l’épisode oblige à regarder une question française très actuelle : que reste-t-il d’une politique de puissance une fois les canons tus ? Il reste des archives, des récits concurrents, des blessures, des intérêts stratégiques, des populations liées par les migrations, la langue, les échanges économiques et les mémoires familiales. Il reste aussi une difficulté très française à nommer le fait colonial sans tomber dans deux impasses : la repentance mécanique ou la nostalgie impériale.

Le sujet n’est pas abstrait. En avril 2026, la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale a publié un rapport sur l’influence de la France dans un monde postcolonial. Le communiqué de l’Assemblée nationale note que la mémoire de l’histoire coloniale reste en toile de fond des relations entre la France et les pays anciennement colonisés. Il cite plusieurs leviers : restitution des biens culturels, ouverture des archives, transmission de l’histoire coloniale, et même l’idée d’un musée dédié. Autrement dit, le Parlement français reconnaît que l’influence ne se mesure plus seulement en bases, en contrats ou en sommets diplomatiques. Elle se joue aussi dans la crédibilité du récit que la France tient sur son propre passé.

Casablanca éclaire ce point avec une netteté particulière. En 1907, Paris pense agir en puissance d’ordre. En 2026, une telle lecture ne suffit plus. Les sociétés anciennement colonisées jugent aussi les actes à partir de leur mémoire longue : qui a décidé ? au nom de quoi ? avec quelle violence ? et qui a ensuite raconté l’histoire ? La diplomatie contemporaine ne peut pas effacer ces questions. Elle peut seulement choisir de les affronter ou de les laisser alimenter la défiance.

Cette résonance vaut aussi pour les interventions extérieures. La France n’est plus une puissance coloniale, mais elle demeure une puissance militaire projetable. La loi de programmation militaire 2024-2030 fixe des besoins à 413,3 milliards d’euros, dans un contexte de menaces accrues et d’ambition stratégique revendiquée. La loi publiée sur Légifrance affirme que ces choix doivent être cohérents avec les responsabilités que la France entend exercer. La question démocratique est donc entière : quand la France intervient, comment définit-elle ses objectifs, ses limites, son contrôle parlementaire, son récit public et sa sortie ?

L’histoire de Casablanca ne dit pas que toute intervention serait illégitime. Ce serait un contresens. Elle rappelle autre chose : l’usage de la force produit toujours plus que l’effet militaire immédiat. Il fabrique une mémoire politique. Il peut créer de la sécurité à court terme et de la défiance à long terme. Il peut protéger des ressortissants et nourrir l’idée d’une souveraineté confisquée. Il peut se présenter comme une réponse ponctuelle et devenir le premier chapitre d’un ordre durable.

La France a déjà connu les effets explosifs d’un passé colonial mal assumé. La loi du 23 février 2005, qui demandait notamment que les programmes scolaires reconnaissent le “rôle positif” de la présence française outre-mer, a provoqué une polémique majeure avant l’abrogation de cette disposition en 2006. Le rapport remis par Benjamin Stora en janvier 2021 sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie a, lui, tenté de sortir du face-à-face entre oubli et accusation globale. Le rapport Stora publié par Vie publique montre combien ces mémoires traversent encore la société française, même lorsqu’elles semblent parler d’un autre pays ou d’un autre siècle.

Le 5 août 1907 n’est donc pas seulement une date marocaine ou coloniale. C’est une date politique française. Elle raconte une République capable d’invoquer le droit, la sécurité et l’ordre tout en ouvrant la voie à une domination. Elle oblige à poser une exigence contemporaine : une puissance démocratique ne se juge pas seulement à sa capacité d’agir, mais à sa capacité de rendre compte de ce qu’elle fait, de ce qu’elle a fait, et de ce que ses actes laissent derrière eux.

À Casablanca, les canons ont tonné au nom de l’ordre. Plus d’un siècle plus tard, c’est le silence qui serait le plus politique. Raconter cet épisode, ce n’est pas juger le présent avec paresse. C’est lui donner de la profondeur. Car dans les relations entre la France, le Maghreb et l’Afrique, le passé n’est jamais totalement passé. Il revient dans les mots, les archives, les débats scolaires, les crises diplomatiques et les imaginaires de puissance. Le comprendre n’affaiblit pas la France. Cela peut, au contraire, rendre sa parole plus lucide.

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