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INTERNATIONAL

En se rapprochant de Berlin, Bardella veut crédibiliser le RN sans renier sa ligne sur l’extrême droite

Jordan Bardella multiplie les signaux vers l’Allemagne pour installer son image de futur chef de gouvernement. Ce rapprochement vise Berlin, tout en tenant l’AfD à distance.

À quoi sert ce rapprochement avec Berlin ?

Pour un parti qui se prépare à l’après-Marine Le Pen, le sujet n’est pas anecdotique. Quand on veut gouverner, il faut rassurer les voisins. Et avec l’Allemagne, cela compte double : c’est le premier partenaire économique de la France et l’un des piliers de l’équilibre européen. Jordan Bardella semble l’avoir bien compris.

Depuis plusieurs mois, le président du Rassemblement national cherche à montrer qu’il ne parle pas seulement à son camp. Il multiplie les signaux vers la droite allemande et vers l’appareil diplomatique allemand en France. En février, il a rencontré l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, Stephan Steinlein. Le rendez-vous n’était pas public et a été confirmé ensuite par le RN. D’après des sources diplomatiques relayées par la presse, ce type d’échange n’avait jamais eu lieu à ce niveau avec un dirigeant du RN.

Le message est clair : Bardella veut faire entrer le RN dans la catégorie des partis « fréquentables » à l’étranger, sans passer par l’extrême droite allemande, l’AfD. C’est une ligne politique, mais aussi une ligne de communication. Elle sert à installer l’idée qu’un futur candidat Bardella pourrait parler aux capitales européennes sans rupture frontale.

Le contexte : la bataille de la respectabilité

Cette stratégie intervient alors que l’incertitude plane sur la présidentielle de 2027. Marine Le Pen a été condamnée en première instance à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire dans l’affaire des assistants parlementaires du FN. Son appel a été examiné en 2026 et l’arrêt de la cour d’appel est attendu pour l’été 2026, avec une date annoncée au 7 juillet. Si la sanction est confirmée, Bardella deviendra le plan B naturel du RN.

Dans ce contexte, l’image internationale compte beaucoup. Le RN sait qu’un candidat à l’Élysée ne peut plus se contenter d’un discours de tribune. Il doit montrer qu’il peut discuter avec Berlin, Bruxelles ou Rome sans provoquer d’alerte immédiate. C’est là que l’Allemagne devient utile : elle permet d’afficher une normalisation, surtout face à un électorat plus modéré que la base militante.

À l’inverse, cette stratégie met l’AfD à distance. Pour le RN, c’est un choix calculé. L’AfD reste un repoussoir en France comme en Allemagne, notamment depuis que la droite allemande traditionnelle a réaffirmé son refus de toute coopération avec elle. Friedrich Merz, chancelier et chef de la CDU, a encore rejeté toute alliance avec l’AfD, en rappelant que les conservateurs n’avaient rien en commun avec elle.

Ce que cela change concrètement

Pour Bardella, le bénéfice est immédiat. Il gagne en stature. Il peut se présenter comme un dirigeant capable de parler aux grands partis de droite européens, pas seulement aux formations protestataires. Cela pèse dans la course interne au leadership du RN, mais aussi dans la bataille pour rassurer une partie des électeurs de droite qui hésitent encore à franchir le pas.

Pour la droite allemande, l’intérêt est plus ambigu. Discuter avec un chef de parti qui peut un jour peser sur l’Élysée répond à une logique diplomatique élémentaire. Mais cela comporte un risque : offrir à Bardella un supplément de crédibilité qu’il cherchait déjà. Un diplomate allemand cité dans la presse a d’ailleurs rappelé qu’une mission diplomatique doit garder des contacts avec toutes les forces politiques du pays hôte. Autrement dit, Berlin parle à tous, sans valider personne.

Pour l’AfD, en revanche, la manœuvre est une mise à l’écart. Le RN dit en creux : « vous n’êtes pas notre standard européen ». Bardella a récemment expliqué que certaines positions de l’AfD étaient incompatibles avec ses propres principes, ce qui souligne une différence stratégique plus qu’idéologique. Le RN cherche des alliances qui l’installent au pouvoir ; l’AfD reste, pour lui, un allié trop toxique.

Cette distinction intéresse aussi les grands industriels, les exportateurs et les administrations. Quand l’économie française et l’économie allemande restent imbriquées, un ton de rupture peut coûter cher. Les milieux d’affaires, les régions frontalières et les secteurs dépendants du marché allemand regardent donc de près la capacité d’un futur pouvoir RN à tenir un discours ferme sans casser la coopération.

Des positions divergentes, mais un même calcul

Le RN y voit une opération de légitimation. Ses adversaires y voient une normalisation opportuniste. Dans l’entourage de Bardella, l’Allemagne est décrite comme un « partenaire essentiel » de la France. Ce vocabulaire n’est pas neutre : il rompt avec les réflexes souverainistes les plus durs du parti et signale une volonté de crédibilité gouvernementale.

En face, la droite allemande se montre prudente. Elle peut discuter avec le RN, comme avec d’autres forces politiques françaises, mais elle ne veut pas brouiller sa ligne de refus de l’extrême droite allemande. Ce double mouvement est révélateur : Bardella cherche à être reçu comme un futur responsable d’État, tandis que Berlin cherche à éviter que cette réception ne ressemble à une validation politique.

Le contraste avec l’AfD est d’autant plus fort que le parti allemand reste enfermé dans un rapport conflictuel avec le reste du champ conservateur. Là où Bardella cherche à se démarquer des formations jugées trop radicales, l’AfD continue d’incarner, pour une grande partie de la droite européenne, la ligne rouge à ne pas franchir. C’est aussi pour cela que la séquence allemande est utile au RN : elle lui permet de montrer ce qu’il n’est pas, autant que ce qu’il veut devenir.

Horizon : ce qu’il faut surveiller

La vraie échéance, désormais, est double. D’abord, la décision de la cour d’appel de Paris sur l’inéligibilité de Marine Le Pen, attendue avant l’été 2026. Ensuite, la manière dont Bardella continuera à construire ses réseaux à l’étranger si le RN doit, ou non, préparer une candidature de remplacement pour 2027. C’est là que se jouera la suite : entre la normalisation affichée et la réalité d’un parti encore tenu par ses ambiguïtés.

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