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ACTUALITé NATIONALE

Les lunettes des politiques : quand un accessoire révèle l’image du pouvoir en France

Les demi-lunes de Bayrou, les aviateurs de Macron à Davos, les montures invisibles de Hollande : en politique française, les lunettes ne corrigent pas seulement la vue. Elles construisent une image, projettent une identité, parfois trahissent un calcul.

Et si une paire de lunettes en disait plus sur un homme politique que ses discours ? L’épisode de Davos en janvier 2026 a remis la question sur la table avec fracas. Emmanuel Macron y est apparu en lunettes de soleil aviateur à verres miroir bleutés, protégeant un œil blessé par un vaisseau sanguin éclaté. Résultat : ses arguments sur l’Europe et la souveraineté ont été presque éclipsés par le débat sur ses lunettes. Donald Trump lui-même a raillé le look, qualifiant le président français de « dur à cuire ». Pendant quelques jours, c’est l’accessoire qui a fait le tour du monde, pas le discours.

Ce moment résume quelque chose de profondément vrai sur la communication politique contemporaine. En France, la monture choisie par un dirigeant n’est jamais anodine. Elle signal un positionnement, une appartenance sociale, parfois une volonté de rupture ou de continuité. Et les opticiens, sémiologues et conseillers en image le savent mieux que quiconque.

La monture comme signe : une longue tradition républicaine

La Cinquième République a produit quelques cas d’école. François Mitterrand portait de grosses montures de la Maison Bonnet, lunetier parisien de haute-gamme qui habillait aussi Jacques Chirac. Mais Mitterrand ne les supportait pas. Il les ôtait constamment, les remettait, et finit par adopter des lentilles de contact pour ses passages télévisés. Ce geste répété, presque compulsif, était devenu lui-même un élément de son personnage : l’homme qui refuse de se laisser contraindre, même par ses propres lunettes.

Chirac, lui, a carrément renoncé aux siennes avant la présidentielle de 1988. Sa fille Claude, devenue sa principale conseillère en image, a orchestré ce que les professionnels de la communication appellent un relooking présidentiel. Résultat : Chirac sans lunettes, plus jeune visuellement, plus américain dans sa posture. Il n’en rechaussa qu’à la fin de sa vie, contraint par la maladie. La leçon était claire : les lunettes pouvaient coûter des voix.

François Hollande a suivi un chemin inverse, celui de l’affirmation progressive. D’abord adepte des montures percées, sans contour, presque invisibles, il avait opté pour une esthétique de la transparence littéralement. Puis, en cours de mandat, il a troqué ce modèle pour une monture rectangulaire noire en acétate de couleur écaille, signée Lindberg, marque danoise. Le changement a déclenché une polémique inattendue : des lunetiers français se sont sentis offensés d’avoir été « snobés » par leur président. Un accessoire, une crise diplomatique industrielle.

Les demi-lunes de Bayrou, ou l’image du sage

François Bayrou, lui, a érigé ses demi-lunes en signature. Ces petites montures basses sur le nez, associées dans l’imaginaire collectif au professeur de lettres classiques qu’il a été, projettent un message cohérent : la sagesse, la durée, la patience. Un homme qui prend son temps pour lire les documents avant de trancher. Pendant ses neuf mois à Matignon, de décembre 2024 à septembre 2025, les demi-lunes ont été omniprésentes dans les images officielles. Elles contrastaient radicalement avec les lunettes de soleil miroir de Macron à Davos : deux styles, deux registres de pouvoir.

La sémiologie politique dispose d’un terme pour ce phénomène : l’ethos pré-discursif. Ce que le corps, la tenue et les accessoires disent du locuteur avant même qu’il ouvre la bouche. Dans ce cadre, la monture n’est pas un détail cosmétique. Elle participe à la construction d’une crédibilité, d’une autorité, d’une distance ou d’une proximité avec l’électorat visé.

Nicolas Sarkozy avait lui aussi ses lunettes de soleil Ray-Ban Aviator, qu’il portait volontiers lors de ses vacances très médiatisées. Ses propres conseillers lui avaient demandé de les ranger. Le modèle était jugé trop ostentatoire, trop bling-bling, selon leur expression. Sarkozy ne les a pas toujours écoutés. Ces lunettes sont pourtant restées associées à sa période de pouvoir, et certains y voient encore un marqueur identitaire de l’homme.

Quand l’accessoire devient mème

L’affaire Macron à Davos illustre la mutation récente de ces logiques. À l’ère des réseaux sociaux, une image circule plus vite qu’un discours. Le président français avait beau parler d’Europe forte et de résistance face aux pressions américaines, c’est la photo avec les lunettes miroir qui a fait le tour du monde en quelques secondes. Sur LinkedIn, des opticiens ont analysé la monture : forme aviateur, verres bleutés, fabrication jurassienne de la maison Henry Jullien. En Bourse, l’action d’un fabricant de lunettes italien a bondi de près de 30 % en une journée, certains investisseurs croyant erronément y voir le modèle porté par le président.

Ce phénomène n’est pas entièrement nouveau. Mais son ampleur l’est. Jean-Luc Mélenchon, dont les lunettes à monture ronde constituent une signature visuelle reconnaissable, a lui-même travaillé son image en conscience. Sa cheffe de communication Sophia Chikirou a souvent décrit l’importance du repositionnement visuel du chef de La France insoumise dans les années 2010. Le résultat est une cohérence : les lunettes rondes vont avec le col Mao, avec le lyrisme vocal, avec la référence à Trotski parfois brandied. Tout se tient.

Reste une tension fondamentale que les conseillers en image peinent à résoudre : trop soigner les lunettes, c’est risquer d’apparaître calculateur. Ne pas les soigner, c’est laisser le terrain à l’interprétation des autres. Chirac sans lunettes était moderne, mais aussi vulnérable à l’accusation d’avoir effacé son identité. Macron en aviateurs à Davos a gagné la bataille de l’image internationale, mais perdu quelques points de sérieux institutionnel aux yeux d’une partie de l’opinion française.

Un marché qui suit les politiques

L’industrie optique française, filière de 30 000 emplois directs, observe ces choix avec une attention particulière. La Maison Bonnet, référence de la haute-lunetterie parisienne spécialisée dans l’écaille de tortue, a habillé Chirac et Mitterrand. D’autres fabricants, notamment dans le Jura, berceau historique de la lunetterie française, espèrent chaque fois qu’un président se distingue par ses montures. Macron porte des lunettes de soleil Henry Jullien, fabriquées dans le Jura ? France 3 Bourgogne-Franche-Comté en fait un reportage, et la notoriété du fabricant explose en quelques heures. Hollande choisit du danois Lindberg ? Les syndicats de lunetiers français montent au créneau.

À mesure que les présidentielles de 2027 approchent, les candidats potentiels et leurs équipes de communication vont inévitablement se poser la question. Quel message projeter ? Quelle distance ou quelle proximité incarner ? Les demi-lunes du sage, les montures invisibles du technocrate, les aviateurs du chef de guerre ou les rondes de l’intellectuel militant ? Chaque paire a déjà ses partisans et ses détracteurs. Et chaque choix, intentionnel ou contraint par une blessure à l’œil, sera scruté, moqué, analysé.

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